AUTOCHTONES ET ALLOGÈNES AU CAMEROUN: UNE DISTINCTION RISQUÉE

Dans le littoral camerounais, habité notamment par le groupe ethnique Sawa, la population « autochtone » de Bonassama proteste, depuis quelques semaines, contre la désignation préfectorale d’un « allogène » à la tête de la chefferie traditionnelle Besseke. Que faudrait-il en tirer comme enseignement ?

L’« allogène » contesté n’est autre que Camille Tanko, natif d’un arrondissement de l’agglomération de Douala et successeur de son défunt père Haoussa, Amadou Tanko, alias Koum’a Mbappé, maire de Bonabéri de 1987 à 1996, qui a régné parallèlement sur le quartier en ébullition, comme chef traditionnel, pendant près de cinquante ans.

Relents de discrimination

Comment ne pas sentir, dans cette agitation confuse d’une époque révolue, des relents nauséabonds d’exclusion communautaire et de discrimination ethnique ? En paraphrasant le regretté écrivain Mongo Beti, les Sawa n’ont pas plus créé Douala, pour en devenir les propriétaires, que les Beti n’ont créé Yaoundé, pour en détenir les dicastères.

La greffe discursive de l’appartenance nationale, selon laquelle « tout Camerounais est chez lui sur l’étendue du territoire », ne semble manifestement pas avoir pris. La radicalité récurrente des tumultes tribaux tend plutôt à prouver que cette greffe conduit allègrement à une réaction inquiétante de rejet et requiert incontestablement une thérapie pédagogique innovatrice.

La question qui s’impose alors à l’esprit, est de savoir pourquoi des citoyens d’un même pays, nés ou installés dans une région différente de celle de leurs aïeux, peuvent-ils systématiquement être considérés comme des allogènes ?

Territorialité et hérédité

En réalité, depuis la période coloniale, la distinction entre un autochtone et un allogène repose sur des critères imprécis et amphibologiques. Cette distinction oiseuse est malheureusement propice aux confrontations intercommunautaires, à la marginalisation des minorités, ainsi qu’aux desseins hégémoniques d’accaparement des avantages politico-socio-économiques qui sont diversement associés à la territorialité et à l’hérédité.

En effet, l’attachement dogmatique aux privilèges territoriaux et aux terroirs ancestraux, au détriment de la cohésion sociale et de l’intérêt national, n’est pas étranger au délitement des valeurs de tolérance et de citoyenneté. Aussi n’est-il pas rare qu’un natif du Centre ou du Sud, d’ascendance Bamileké ou Foulbé, y soit traité comme un allogène, et qu’un natif de l’Ouest ou du Nord, de descendance Ewondo ou Bulu, puisse se réclamer autochtone du Centre ou du Sud.

Mais où ranger finalement les enfants de la Patrie issus de couples ethniques mixtes, sans s’abandonner dans d’interminables débats analogues aux controverses stériles sur la détermination du sexe des anges ?

Origine et autochtonie

Sauf exceptions, l’origine d’un individu devrait être consubstantielle à son lieu de naissance, à l’endroit où son cordon ombilical est enterré, au milieu où son cri de ralliement à l’espèce humaine est entendu pour la première fois.

Cette acception de l’origine n’est guère exclusive d’identifications complémentaires, dès lors que l’intégration au groupe ethno-socio-culturel de céans est susceptible d’être démontrée et reconnue, indépendamment de la provenance régionale ou nationale des aïeux.

Il en résulte une autochtonie de naissance et une autochtonie de reconnaissance. Les deux formes d’affiliation communautaire ne sont guère incompatibles. Elles suggèrent l’élaboration d’une nouvelle législation visant à promouvoir et à encadrer le « vivre ensemble » dans une mosaïque de peuplades aux traditions historiquement antagonistes. Il y va de la survie et de l’avenir de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Afrique en miniature » !

6 SEPT. 2020 PAR ALAIN.BOUTAT

Alain Boutat

Épidémiologiste,

Économiste et Politologue

Lausanne

BLOG : LE BLOG DE ALAIN.BOUTAT

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