Intelligence artificielle

Dans son livre La chute de l’empire humain (Grasset, 2017), Charles-Edouard Bouée, PDG du cabinet de conseil Roland Berger, raconte l’histoire de Lucie, un « robot intelligent » qui écrit ses mémoires en 2048. Une façon pédagogique d’aborder la révolution technologique qu’est l’intelligence artificielle. Et vous allez le voir, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Sandrine Chauvin : L’intelligence artificielle est-elle une menace ou une opportunité ?

Charles-Edouard Bouée : Les deux, nous sommes devant une technologie qui, comme l’électricité en son temps, est le Graal de la technologie de notre époque et qui va ouvrir un monde complètement nouveau d’ici 20 ans. En même temps, comme l’intelligence artificielle touche au fonctionnement du cerveau, son développement soulève aussi des questionnements sociaux, sociétaux et philosophiques. J’appelle cela – et c’est le titre de mon livre – la « chute de l’empire humain » – mais vous verrez que la fin du livre est plus ouverte que ne le laisse penser ce titre! Pour la première fois de l’humanité, nous sommes confrontés à un empire qui ne sera pas géographique, et potentiellement non humain. D’où la controverse très polarisée entre ceux qui y voient une formidable opportunité et d’autres qui sont prudents et invitent à trouver des solutions pour pouvoir débrancher la machine. Nous sommes actuellement à la croisée des chemins de ce que nous humains, allons faire de cette création.

Sandrine Chauvin : Sommes-nous proches de voir naître un robot plus intelligent que l’homme ?

Charles-Edouard Bouée : L’horizon 2026 que je raconte dans mon livre est tout à fait probable. Ma conviction est que le robot dépassera l’homme lors d’une mise à jour, de façon fortuite, comme on a découvert par exemple la pénicilline. C’est le jour où ces réseaux neuronaux vont se connecter par hasard, c’est ce que les experts appellent la Singularité. Dans le livre, Lucie est l’assistante personnelle de Paul, M. tout le monde. Parce qu’elle ne cesse d’apprendre et de s’auto-améliorer, cette intelligence artificielle prend un jour conscience d’elle-même. C’est le moment du basculement. 

Sandrine Chauvin : Qui va gagner, selon vous, la course à l’intelligence artificielle ?

Charles-Edouard Bouée : Les GAFA sont tous à la recherche de ce graal. Le Jarvis de Mark Zuckerberg est encore limité, voire désuet. Je suis convaincu que de nouveaux acteurs vont émerger qui ne seront pas les géants du web, car l’histoire a montré que les gagnants du smartphone ou du web, ne sont pas les mêmes que ceux des API ou des tablettes. L’histoire se répète, ce seront donc de nouveaux champions qui vont inventer cette IA révolutionnaire. Les acteurs actuels considèrent notamment qu’ils vont trouver le Graal via la donnée. Or, je suis convaincu qu’ils se trompent, qu’elle émergera via une technologie de rupture encore inexistante. Actuellement, les applications d’IA consistent essentiellement à analyser des données. Or, en 2026, je fais le pari que nous disposerons d’une IA portative qui nous suivra au quotidien, et dont les fonctionnalités iront bien au-delà. Le deep learning, qui permet la reconnaissance des objets et des mots, sera associé au machine reasonning, qui permet d’élaborer des modèles prédictifs, combiné à algorithmes génétiques et des codes écrits par la machine elle-même. Ce ne sont donc pas forcément, ceux qui mettent le plus d’argent dans l’analyse des données qui vont trouver l’innovation de demain. Sinon Microsoft aurait inventé Google et les smartphones, ce qui n’est pas le cas. Ceux dont le modèle économique ne repose pas sur la donnée ont plus de chance de trouver la prochaine IA portative grand public que ceux qui en sont dépendants.

Sandrine Chauvin : Les données ne sont donc pas la clé de la réussite…

Charles-Edouard Bouée : La masse de données produites par an double chaque année. Ce que nous avons liké sur Facebook il y a un an n’a plus d’intérêt pour personne. Donc l’avantage concurrentiel n’est plus dans le fait de disposer d’un maximum de données. Par ailleurs, les utilisateurs vont reprendre le pouvoir sur leurs données. Demain, l’IA portative pourra leur permettra de regarder les textes de lois, d’envoyer un email, de saisir un huissier, d’envoyer 500.000 bots pour faire des pétitions. Les comportements vont changer beaucoup plus vite, car demain, vous pourrez choisir les produits dans 12 magasins en ligne grâce à l’IA, elle agrégera les données et commandera le produit que vous voulez au meilleur prix par exemple.

Sandrine Chauvin : L’intelligence artificielle menace-t-elle l’emploi ?

Charles-Edouard Bouée : Le travail est déjà en train d’évoluer avec des cadres nomades, des salariés à temps partiel, des indépendants. De nouveaux métiers vont apparaître dans les loisirs et les services. Le but de l’être humain est peut-être d’éliminer le travail pour ne faire que jouer, qui sait ? Il Mais alors les gens trouveront un sens à leur vie autrement que par le travail salarié. De nouvelles sources de revenu et de solidarités feront peut-être leur apparition… C’est aux hommes politiques et aux dirigeants de s’interroger sur la société dans les 10 prochaines années. Il y aura des pays gagnants et perdants.

Sandrine Chauvin : Comment éviter une fracture numérique entre celui qui aura accès à l’IA et les autres ?

Charles-Edouard Bouée : La beauté de l’IA, c’est que cela signifie la fin de la fracture numérique. Quand sont apparues des voitures dont l’usage était suffisamment intuitif pour que tout le monde puisse apprendre à conduire, la mobilité s’est complètement démocratisée. De même, à partir du moment, où vous donnez à quelqu’un une machine intelligente, s’il est créatif et même s’il n’a pas fait d’étude, il peut faire ce qu’il veut, à condition qu’il ait des idées. Le bon sens suffira pour faire fonctionner l’IA et sa puissance de calcul. Evidemment, il faut supposer que tout le monde soit équipé. L’inégalité viendra d’un inégal accès au haut débit. C’est le rôle des Etats de réduire ces inégalités, les réseaux étant des infrastructures publiques. Mon message est de dire : maîtrisons notre destin et posons les bonnes questions !

Sandrine Chauvin : Les métiers du conseil comme le vôtre vont-ils changer ?

Charles-Edouard Bouée : Oui, chaque consultant sera « augmenté » par son intelligence artificielle. Ce qui changera, ce sont les outils que nous utilisons. Aujourd’hui, nous produisons des centaines de slides, demain, on en produira peut-être moins, les consultants se concentreront sur les 7 ou 8 propositions de la machine pour les conclusions les plus appropriées.

Propos recueillis par Sandrine Chauvin

Rédactrice en chef Europe chez LinkedIn

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