TYPOLOGIE DES DIRIGEANTS ET GOUVERNANCE EN PÉRIODE CRITIQUE

La gouvernance se définit, de manière laconique, comme l’orientation des comportements et des compétences dans le sens des objectifs de performance visés. Qu’en est-il lorsque cette orientation prédominante est confrontée à une forte incertitude qui brise les scénarios d’éclaircie et raccourcit les marges de manœuvre?

En retenant la définition proposée de la gouvernance, il est possible d’établir une typologie référentielle des dirigeants politiques, à l’aide de deux critères classificatoires fondamentaux: la sensibilité aux aspirations populaires et la sensibilité aux objectifs de performance.

En amont du processus décisionnel, se retrouvent en effet ces facteurs essentiels qui fondent notamment la vision et l’action du pilotage politique. Dans le cadre du leadership économique, les objectifs de performance correspondent plutôt à ceux du management organisationnel, cependant que les aspirations subordonnées sont précisément celles des ressources humaines mises à contribution.

Entre ces conceptions rapprochées du leadership politique et du leadership économique sont censées intervenir des décisions à prendre dans une axiomatique d’ensemble utile à l’élucidation des enjeux et des problèmes à résoudre.

Esquisse typologique du leadership politique

La représentation du pilotage politique repose sur les deux critères discriminants mentionnés supra. Elle permet ici d’ébaucher huit types de dirigeants distincts deux à deux et regroupés dans une matrice carrée à quatre quadrants:

  • Le centralisateur au mieux et l’autocrate au pire ont une sensibilité faible aux aspirations populaires et une sensibilité aiguë aux objectifs de performance.
  • Le bureaucrate au mieux et le je-m’en-foutiste au pire ont une sensibilité faible à la fois aux aspirations populaires et aux objectifs de performance.
  • Le meneur au mieux et le manipulateur au pire ont une sensibilité aiguë à la fois aux aspirations populaires et aux objectifs de performance.
  • Le démophile au mieux et le démagogue au pire ont une sensibilité aiguë aux aspirations populaires et une sensibilité faible aux objectifs de performance.

Il résulte de ces quatre quadrants matriciels des styles de gouvernance contrastés, qui indiquent la manière selon laquelle les dirigeants politiques influencent les comportements des citoyens et les compétences gouvernementales. Face à la gestion du probable et de l’imprévisible, ils usent ainsi de la légitimité du pouvoir institutionnel et des qualités de leadership dont ils s’estiment bénéficiaires pour exercer l’autorité publique.

Styles extrêmes de gouvernance régulatrice

La diagonale principale de la matrice évoquée, à deux lignes et deux colonnes, renvoie à deux styles de gouvernance aux antipodes, qui se distinguent en fonction du degré de partage du pouvoir décisionnel, du niveau de communication interactionnelle et de l’acuité des intérêts individuels: le mode dictatorial et le mode démocratique, entre lesquels existent moult configurations intermédiaires et des propensions plus ou moins autoritaires.

Le mode dictatorial correspond à la situation où le dirigeant structure le contexte de gouvernance, à partir d’instructions descendantes et impératives, dont le suivi formel de l’exécution est assuré par une hétérorégulation. Tandis que le mode démocratique favorise une démarche ascendante et itérative, qui privilégie la négociation avec les oppositions, la recherche de solutions consensuelles et le contrôle informel d’objectifs de performance sur la base d’une autorégulation.

Il n’en reste pas moins que, par temps limpide et serein, la gouvernance est généralement celle de l’hétérogulation et de la vanité de l’aurore réconfortante, snobant l’adversité jusqu’à une certaine limite. Alors que, par temps nébuleux et trouble, la gouvernance est le plus souvent celle de l’autorégulation et de la modestie du crépuscule couchant, acceptant la contrariété autant que faire se peut.

De fait, l’existence de nuances multiples dans le firmament politique varie selon les contextes et les personnalités en présence. Elle requiert sans doute une approche systémique et transdisciplinaire pour cerner les conditions sociétales qui prévalent au renforcement ou à l’assouplissement de l’action collective.

Quid de la crise coronavirale?

Nonobstant les vents défavorables et les radars d’observation plongés dans la nuit opaque, la pandémie que nous subissons actuellement révèle à qui mieux mieux la quiétude ou l’inquiétude, les atouts ou les limites, la nature caractérielle ou l’idiosyncrasie réelle de ceux qui tiennent la barre et choisissent pour nous le cap de la navigation.

Aussi importe-t-il aux capitaines chargés du gouvernail de présenter le profil du sacrifice et du salut commun, le courage perceptible par les passagers d’un navire dont le destin est pris en main, en surfant sur la nécessité socio-économique et la volonté politico-sanitaire.

Dans ces conditions d’héroïsme imagé et aléatoire, la légitimité des dirigeants n’est nullement assurée. Elle est à reconquérir ou à consolider, ne serait-ce qu’à travers la rupture avec un passé coupable, l’aptitude adaptative au changement imposé par les circonstances.

En attendant l’embellie espérée, les desseins de l’après-crise mûrissent et suggèrent, çà et là, des rénovations idéologiques et des opportunités consolatrices. Mais ils provoquent aussi des hantises logiques et des menaces conspiratrices.

La curiosité intéressante serait finalement de savoir comment décident et agissent les dirigeants de chaque pays, en quête de la difficile conjonction du moment entre l’économie, le social et la santé.

À chacun de situer les siens sur la diagonale et les quadrants matriciels de la gouvernance politique, à l’aune de leur sensibilité aux aspirations populaires et de leur sensibilité aux objectifs de performance sanitaire!

Prof. Dr Alain Boutat

MEDIAPART 8 Juin 2020

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