HUMANISME VERSUS ETHNOCENTRISME

Les scènes d’émeute et de pillage observées en mai 2023 dans la ville de Sangmelima, au Sud-Cameroun, rappellent les regrettables violences tribales d’octobre 2019. Elles semblent prémonitoires d’un syndrome plus profond de désarticulation sociétale.

De quoi s’agit-il ? Un quarteron oisif d’esprits belliqueux, probablement stimulé par la misère du quotidien, s’est réveillé un beau matin pour brandir le prétexte de la culpabilité d’un commerçant Bamoun dans le décès mystérieux de son débiteur d’origine Bulu, deux années après leur transaction litigieuse. Il s’en est suivi des casses de boutiques et des exactions aveugles contre de présumés allogènes venus de l’Ouest.

DÉLITEMENT DES VALEURS

Dans ce contexte lamentable et perméable aux idéologies néfastes des prébendiers de la haine ethnique, le landerneau politique a du pain sur la planche pour promouvoir le « vivre-ensemble », dans un territoire qui a su préserver une relative trêve civile, nonobstant l’existence ancienne d’une mosaïque de peuplades aux traditions parfois antagonistes.

La problématique économique est certes de mise dans ce tohu-bohu, mais elle ne saurait expliquer isolément des barbaries aiguës au sein d’une population diversement gangrenée par le sous-développement mental. Au-delà des événements de Sangmelima, l’attachement dogmatique à la région ancestrale, aux dépens de la patrie et de la nation, n’est pas étranger au délitement des valeurs de tolérance et de citoyenneté.

CONTROVERSES STÉRILES

Aussi n’est-il pas rare qu’un natif du Centre ou du Sud, d’ascendance Bamileké ou Foulbé, y soit considéré comme un allogène, et qu’un natif de l’Ouest ou du Nord, de descendance Ewondo ou Bulu, puisse se réclamer autochtone du Centre ou du Sud. Mais où ranger alors les enfants de la République camerounaise issus de couples tribaux mixtes, sans s’abandonner dans d’interminables débats analogues aux controverses stériles sur l’identification incertaine du sexe des anges ?

Sauf exceptions, l’origine et l’idiosyncrasie de tout individu devraient être consubstantielles à son lieu de naissance, à l’endroit où son cordon ombilical est enterré, au milieu dans lequel son cri de ralliement à l’espèce humaine est entendu pour la première fois. Une soixantaine d’années après l’indépendance, il est regrettable que des considérations tribales continuent d’alimenter de nombreux préjugés têtus et tenaces.

THÉRAPIE PÉDAGOGIQUE

La greffe discursive de l’appartenance nationale, selon laquelle « tout Camerounais est chez lui sur l’étendue du territoire », ne semble manifestement pas avoir pris. La radicalité récurrente des tumultes tend plutôt à prouver qu’elle conduit allègrement à une réaction inquiétante de rejet et requiert incontestablement une thérapie pédagogique innovatrice, sous la contrainte morale et politique d’un destin commun.

La question cruciale est finalement de savoir comment essentialiser les heurs de l’humanisme au détriment des malheurs de l’ethnocentrisme. Une partie raisonnable de la réponse à cette question devrait être trouvée dans le renforcement de la prévention par l’éducation civique et la sévérité des sanctions pénales contre les actes avérés de tribalisme.

Pr Alain BOUTAT

MEDIAPART

MER. 20 SEPT. 2023

Épidémiologiste,

Économiste et Politiste

Lausanne

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