BRAZZAVILLE : UN SOMMET POUR RIEN ?

Douze années après la première édition, le sommet des trois grands bassins forestiers tropicaux du monde s’est ouvert le 26 octobre 2023 à Brazzaville, capitale du Congo, à dessein de s’accorder, avant la prochaine conférence de Dubaï sur le climat. Ce sommet a-t-il pu contribuer à changer la donne actuelle et à repousser le rocher de Sisyphe ?

De manière probante, les forêts sont essentielles à la régulation du climat de l’ensemble du globe terrestre. Elles œuvrent dans l’utile séquestration du dioxyde de carbone, en l’absorbant par photosynthèse. Elles jouent aussi un rôle capital sur l’humidité atmosphérique (1), qui conditionne le fonctionnement même des écosystèmes inséparables de la biodiversité nécessaire à l’existence des êtres vivants sur terre. Dans ces circonstances, il coule de source que les grands bassins du Congo, de l’Amazonie et du Bornéo-Mékong constituent des « poumons verts » de la planète bleue, avec 80% des forêts tropicales et 75% de la biodiversité vitale (2).

DIRIGEANTS DE L’AMAZONIE ET DU BORNÉO-MÉKONG

La clôture du sommet a eu lieu le 28 octobre 2023, avec la réunion des chefs d’État concernés. Il est regrettable de noter l’absence des dirigeants de l’Amazonie et du Bornéo-Mékong à ce sommet d’environ 3 000 invités, dont 427 organisations non gouvernementales (ONG), 326 membres des sociétés civiles, 145 délégations nationales, 123 élites de la communauté scientifique mondiale et 18 institutions internationales spécialisées. Bref, un cercle élargi de personnes physiques et morales qui se démarquent par un intérêt prononcé pour la sauvegarde de l’environnement naturel.

En raison de l’absence remarquée des leaders des deux autres grands bassins forestiers tropicaux, l’impact initial espéré du sommet, pour des négociations multilatérales ultérieures, risque désormais de tomber sur un bec. Il est pourtant urgent de voir aboutir les projets en cours et les recommandations en suspens contre le dérèglement climatique. En effet, il est connu mouches en lait que les forêts constituent des gisements de carbone. Aussi sont-elles censées contenir les émissions de gaz à effet de serre provenant des multiples activités domestiques et industrielles.

PRINCIPAUX GAZ ANTHROPIQUES

À côté de la vapeur d’eau d’origine naturelle et de l’ozone polluant qui n’est pas directement transféré dans l’atmosphère, les principaux gaz anthropiques peuvent être présentés selon leur contribution à l’effet de serre et selon leur durée de vie. Il y a d’abord l’amas du dioxyde inerte de carbone pendant 100 ans, lié aux déforestations et aux combustibles, qui contribue à concurrence de 70% au phénomène thermique. Il y a ensuite le méthane procuré par l’élevage des ruminants, l’inondation des rizières, les décharges d’ordures, l’extraction et la production des énergies fossiles, dont l’action spécifique sur l’effet de serre est de 15% et la présence dans l’atmosphère de 12 ans. Il y a aussi les halo carbures industriels comme les hydro fluocarbures, les hexafluorures de soufre, les tri fluorures d’azote ou les per fluorocarbures, qui contribuent à 10% à l’effet de serre, avec une durée de vie allant jusqu’à 50 000 ans. Il y a enfin le protoxyde d’azote, réalisé par dissociation du nitrate d’ammonium, qui participe à raison de 5% à l’effet de serre et se maintient dans l’atmosphère durant 120 ans (3).

Ces gaz anthropiques agissent comme une serre vitrée : ils aspirent la chaleur du soleil qui se déploie sur la surface de la terre, s’opposent à son évasion vers l’espace et conservent de facto une température chaude dans l’atmosphère. Depuis 1880 que datent les séries de mesures fiables de la chaleur, les relevés sont moins contestés. C’est ainsi qu’un surcroît moyen d’un degré Celsius par rapport à l’an 1900, fut admis à la fin de 2020. Et les climatologues prévoient une hausse moyenne de la température dans le monde de 2 à 3,6 degrés d’ici 2100 (4). Or, plus les gaz à effet de serre s’accumulent sans arrêt dans l’atmosphère, plus la planète se réchauffe.

CONTRECOUPS PRÉJUDICIABLES

Il en résulte de probables contrecoups préjudiciables à la vie terrestre. Outre les conséquences sur le fonctionnement des écosystèmes, l’avenir des territoires inondables par l’élévation du niveau des mers, la fréquence des incendies de forêt, la fureur des tempêtes tropicales, l’intensité des ouragans et l’évolution de la production agricole, il y a lieu de signaler des risques réels de morbidité dus à la prolifération de facteurs pathogènes potentiellement néfastes pour les êtres vivants. De fait, il existe un lien significatif entre la santé polymorphe et le dérèglement climatique.

Sur le plan de la santé somatique humaine, les vagues de chaleur ont des répercussions cliniques majoritairement cardiovasculaires et rénales, suivies par les troubles électrolytiques (5). Qui plus est, de nouveaux parasites sont générateurs de pathologies infectieuses (arboviroses, affections bactériennes, maladies à rickettsies ou à protozoaires). La dégradation conjointe du climat et de la biodiversité est également inductrice de diverses formes de troubles de santé mentale, comme le syndrome du stress post-traumatique, l’éco-anxiété ou l’éco-paralysie (6).

TRAVAUX DE RECHERCHE

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rapporte que « le changement climatique est responsable d’au moins 150 000 décès par an, chiffre qui devrait doubler d’ici à 2030 » (7). Entre 2030 et 2050, près de 250 000 décès additionnels, dus uniquement à la chaleur, sont attendus par année et explicables par le stress, la dénutrition, le paludisme, la diarrhée, etc. Des travaux de recherche montrent, par ailleurs, que 3,6 milliards de têtes sont déjà exposées dans des zones particulièrement sensibles (😎. L’ironie du sort, c’est que les régions du Sud, qui contribuent pourtant le moins au réchauffement de la planète, sont paradoxalement les plus vulnérables aux pathologies causées par la hausse des températures, alors qu’elles manquent davantage d’infrastructures de prise en charge sanitaire.

Cette hausse des températures est corollaire de la destruction des forêts : « 80% de la couverture forestière mondiale originelle à été abattue ou dégradée, essentiellement au cours des 30 dernières années » (9). Dans un rapport publié le 24 octobre 2023, un groupe d’ONG et de scientifiques estime ex professo que l’engagement de mettre le holà à la déforestation et d’inverser son cours d’ici 2030, est une promesse de Gascon. Le groupe de spécialistes déplore, par surcroît, que « 6,6 millions d’hectares de forêts aient été perdus dans le monde durant l’année 2022 », dont une grande partie de forêts primaires dans les régions tropicales (10). Quelle impudence que de mettre ainsi à pied des espèces arboricoles rares !

RESPONSABILITÉ COLLECTIVE

À couvert des manœuvres florentines à courte vue et des querelles picrocholines obscures, la diffusion du rapport précité survient avant la vingt-huitième conférence internationale sur le climat (Dubaï 2023). Le Sultan Al Jaber, ministre émirati de l’industrie et PDG de la compagnie nationale Abu Dhabi National Oil Company, né dans la pourpre, a été désigné à la tête de ce symposium de l’Organisation des Nations Unies (11). N’y a-t-il pas une inquiétude sourde de devoir assister à des débats focalisés autour des combustibles fossiles et des énergies renouvelables aux dépens des forêts violées, malmenées et tombées en quenouille ?

Nonobstant, la responsabilité collective est patente dans la déforestation continue et le réchauffement climatique des dernières décennies. La question qui s’impose finalement à l’esprit, est de savoir comment lutter tous de concert contre ces grands fléaux et mettre en place de véritables stratégies volontaristes de conservation durable des « poumons verts » de la planète, ceux-ci étant déjà affectés, au-delà de belles paroles d’usage, par des infections invasives à « pneumocoques sournois ». Aussi semble-t-il, à Dieu ne plaise, que le sommet de Brazzaville a été pour rien !

Par le Professeur Alain Boutat

Pour MEDIAPART

VEN. 27 OCT. 2023

Épidémiologiste,

Économiste et Politiste

Lausanne

 

(1) OMM. 50 ans d’activité, Organisation météorologique mondiale, 2000.

(2) ATS. « Sommet international sur les forêts tropicales à Brazzaville », Agence télégraphique suisse, 26 octobre 2023.

(3) Le Treut H, Jancovici J-M. L’effet de serre. Allons-nous changer le climat ? Flammarion, Champs Sciences, 2009.

(4) WWF. « Effet de serre : comment les gaz à effet de serre modifient le climat », World Wide Fund for Nature, Site WWF Suisse, Octobre 2023.

(5) OMS. « Les effets du réchauffement climatique sur la santé : les pays en développement sont les plus vulnérables », Chronique ONU, Mai 2023.

(6) Carballo D, Carballo S, Martin P-Y. « Changement climatique et enjeux cliniques », Revue médicale suisse 724, Février 2021.

(7) Albrecht G. « Chronic environmental change : Emerging psychoterratic syndromes », In Climate Change and Human Well-Being, Springer, New York, 2011.

(😎 OMS. « Changement climatique et santé », WHO, Genève, 12 octobre 2023.

(9) Magdelaine C. « Déforestation : définition, données, causes, conséquences, solutions », Site web notre planète, 9 janvier 2023.

(10) Le Point Afrique. « Quels sont les enjeux du sommet des Trois Bassins forestiers tropicaux qui s’est ouvert à Brazzaville ? », Le Point, 26 octobre 2023.

(11) Garric A. « Climat : Sultan Al Jaber, le PDG d’une compagnie pétrolière émiratie, désigné comme président de la COP28 à Dubaï », Le Monde,‎ 12 janvier 2023.

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