CE TOURISME MÉDICAL EN INDE QUI TUE EN SILENCE

ENTRETIEN AVEC UNE ACTRICE MAJEURE : ROSALIE KERDO BELIBI

Glance: Vous avez perdu un ami récemment. Nous croyons savoir qu’il est décédé dans un hôpital en Inde. Un décès de plus d’une personnalité africaine en Inde parmi tant d’autres ces derniers mois. Cela interpelle forcément!

Rosalie KERDO BELIBI: En effet. Mon ami était quelqu’un de très actif, et en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels malgré quelques soucis mineurs de santé. Il est décédé dans un hôpital situé dans la ville de Bangalore au sud de l’Inde

Glance: Bien que vous ayez quitté le Cameroun très jeune,  depuis 40 ans exactement. Vous restez néanmoins l’une de ces compatriotes de la diaspora, qui conserve son attachement au Cameroun,  attachée aux valeurs familiales et participant à de nombreuses œuvres caritatives et d’aide aux politiques de développement du Cameroun. Ne vous vient-il pas à l’esprit de s’interroger sur toutes ces personnalités Africaines en général, et Camerounaises en particulier qui préfèrent aller se faire soigner à l’étranger plutôt que de travailler à favoriser l’investissement au développement d’infrastructures médicales modernes et à l’accès aux soins pour tous ?

Rosalie K BELIBI : Cette situation nous interpelle tous bien que de nombreux efforts commencent à être fait dans le domaine de la santé au Cameroun avec notamment un Ministre de la Santé qui donne l’impression d’être très impliqué dans sa mission. Reste que cela pourrait être interprété comme un désaveu de la qualité des soins et de la compétence des professionnels de la santé camerounaises.

Glance : Autrefois, les évacuations sanitaires vers la France étaient les plus prisées or depuis quelques années, l’Inde est devenue pour de nombreux africains et les camerounais en particulier, un choix qu’ils s’imposent. Comment vous l’expliquez ?

Rosalie K BELIBI : C’est notamment la ville de Bangalore qui semble les attirer avec souvent des propositions de guérison de toutes sortes de pathologies plus qu’alléchantes allant bien au-delà de la réalité et lorsque vous souffrez, que vous avez déjà épuisé toutes les destinations de ce qui est devenu un tourisme médical (Afrique du Sud, Turquie notamment), vous finissez fatalement,  en Inde.

Pour ce qui est de L’Inde, ce qu’il faut savoir, c’est qu’en quelques années, l’Inde est devenue une destination médicale incontournable pour de nombreux étrangers venant de pays étrangers tels l’Irak, la Syrie  ou l’Afghanistan, de surcroît ravagés par des guerres ce qui n’est  pas toujours le cas des pays d’Afrique dont les infrastructures médicales de pointe sont par choix politique,  quasi inexistantes. 80% des patients africains en Inde viennent de l’Afrique subsaharienne.

 La grande majorité de ces patients s’y rendent simplement à cause du manque de traitement adéquat dont ils ont besoin chez eux. L’Inde aujourd’hui comble alors un vrai manque à tel point que la clientèle étrangère représente aujourd’hui 20 % de l’activité des grands hôpitaux privés du pays

Glance: Pour quelles  raisons semble-t-on constater un fort taux de  décès ces derniers mois chez ceux ayant fait le choix de Bangalore ? Ce qui laisse à penser que le miracle de la guérison n’a pas eu lieu et pire, que le coût supporté pour rapatrier les dépouilles est exorbitant, et qu’elles reviennent d’ailleurs dans la plupart des cas, dans un état de décomposition très avancée ce qui laisse supposer une défaillance dans les méthodes indiennes de conservation des corps?

Rosalie  K BELIBI: Je ne prétends pas maîtriser totalement les réponses à vos légitimes interrogations mais par déduction, je puis néanmoins vous dire que si la ville de Bangalore attire ce nouveau tourisme médical,  c’est avant tout parce que cette ville est considérée comme l’une des métropoles mondiales à la croissance la plus rapide, classée comme l’une des zones métropolitaines les plus productives de l’Inde, est considérée comme le pivot de l’industrie manufacturière lourde basée sur la haute technologie, avec de nombreuses grandes sociétés technologiques multinationales qui y installent leur siège social.                                                                                                                                                       

Elle abrite de nombreuses institutions d’ingénierie et de recherche de premier plan. C’est  la « Silicon Valley de l’Inde ». Tous les rêves sont alors permis même les plus improbables puisque les vendeurs de miracles profitent de cette couverture médiatique volontairement exagérée pour appâter les clients. Dans ces hôpitaux, on ne parle d’ailleurs plus de « patients  » mais de  » clients « . Des hôpitaux qui se servent de relais locaux pour attirer ces clients souvent vulnérabilisés psychologiquement et physiquement par les soucis de santé.

Glance M. : Vous semblez remontée pourtant et même si malheureusement, on déplore des décès certes de plus en plus fréquents, il semblerait que ces évacuations sanitaires soient opérées avec l’autorisation des autorités compétentes et des hôpitaux locaux au départ du Cameroun. N’est-ce pas là des préalables qui devraient constituer des garanties de sérieux de ces opérations ?

Rosalie K BELIBI : Je ne saurais vous le certifier car je ne sais rien de ces procédures. Par contre, j’ai pu recouper suffisamment d’informations pour être aujourd’hui en mesure d’appeler les personnalités qui se font évacuer en Inde et en particulier à Bangalore,  à la plus grande des vigilances.

Si la qualité des équipements ne fait  aucun doute, si les prix défient toute concurrence, les hôpitaux privés indiens se livrent aujourd’hui une bataille acharnée pour capter cette clientèle africaine en général, et Camerounaise en particulier d’autant que seuls les riches peuvent y accéder.

On vend à ces derniers, des soins orthopédiques ou de cardiologie, une  chirurgie bariatrique contre l’obésité, esthétique et jusqu’aux traitements contre l’infertilité et le cancer qui changeront leur vie. Tout du moins le croient-ils!

Ces hôpitaux font surtout un lobbying féroce se servant d’intermédiaires  locaux et de responsables d’hôpitaux peu scrupuleux qui profitent de la quasi inexistence de contrôles administratifs et de normes.  En effet, il n’y a pas aujourd’hui de règles strictes conditionnant les évacuations sanitaires et tout le monde peut s’improviser intermédiaire.

Du coup, le malade se retrouve entre les mains « de business intermédiaires » à la solde d’un système d’opérateurs financiers d’hôpitaux suréquipés mais qui emploient de nombreux médecins souvent sans diplômes, qui vont les manipuler  et les escroquer en leur faisant subir de surcroît des tas examens inutiles pour gonfler les factures elles-mêmes alourdies en cas de décès, par les facturations ( surfacturations) de retours aux pays.

Autre point noir : les visas médicaux. Les acteurs de ce commerce humain, font dans les pays d’origine de leurs potentiels « clients « , du lobbying pour que soit assouplie leur délivrance.

Et pour revenir sur l’hôpital de Bangalore où est décédé mon ami suite à une opération de sa colonne vertébrale, il ne fait même pas partie du Top 9 des hôpitaux de cette chirurgie de la colonne vertébrale en Inde et pour ce qui est des traitements des cancers, cet hôpital n’hésiterait pas semble-t-il à proposer des méthodes traditionnelles alternatives ( système Ayurveda) à base de compléments alimentaires dont l’efficacité a depuis été remise en cause par de nombreuses études internationales.

De nombreuses voix comme celle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) alertent sur cette situation notamment depuis le scandale du sirop indien contre la toux qui a fait  de nombreuses victimes enfants en Gambie.

D’autres déconseillent même ce tourisme médical en Inde tant que toutes les conditions d’accueil des patients, des compétences des médecins, de la probité des intermédiaires et enfin de suivis postopératoires, ne sont pas réunies et confortées par des expertises autres que celles de ces hôpitaux eux-mêmes.

Les taux de survie et de complications sont en effet directement liés à l’expérience des équipes chirurgicales et les patients non suivis après de lourdes interventions chirurgicales, sont nettement plus exposés depuis une dizaine d’années, au risque de décès.

La plus grande des prudence s’impose et pour ce qui est du Cameroun, une politique nationale de la santé sur la base d’une stratégie nationale volontariste de santé fixant les priorités du gouvernement en matière de santé dans la durée avec un objectif clair : donner de la cohérence à l’action collective de tous les ministères dans le domaine de la santé pour permettre aux camerounais de bénéficier d’une réelle offre en termes d’infrastructures médicales modernes et d’une véritable politique d’accès aux soins y compris si elle est contributive à minima pour les plus démunis.

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