AMPHIBOLOGIE DU BONHEUR ET DU MALHEUR

« Nul ne peut atteindre l’aube, sans passer par le chemin de la nuit. Et nul ne peut être heureux, sans avoir été malheureux ».

Evelyn Ortwein Von Molitor

Attendu que « Nul ne peut être heureux sans avoir été malheureux », il tombe sous le sens que nul ne peut être malheureux sans avoir été heureux. De fait, chaque étape de la vie regorge de satisfactions et d’insatisfactions, indépendamment de l’ampleur des richesses matérielles. Il sied à chacun d’entre nous de les éprouver au moment où elles se manifestent, afin de connaître mouches en lait, tout en prenant pleine conscience de l’altérité qui postule que les perceptions du bonheur et du malheur sont amphibologiques.

ÉCLAIRAGE CONTRADICTOIRE

Une leçon subie me vient à l’esprit pour illustrer cette altérité. Dans la réserve camerounaise de faune et de biosphère du Dja, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, les pygmées du canton, en rang d’oignons, soutiennent mordicus qu’ils étaient plus heureux à l’époque de la chefferie traditionnelle d’un aïeul fouettard que sous le règne actuel d’émancipation apparente d’une communauté qui semble aller à vau-l’eau. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre, par monts et par vaux, un son de cloche analogue, exprimé sans ambages par d’anciens indigènes ayant survécu au drame colonial.

À tort ou à raison, après le passage par le « chemin de la nuit », l’atteinte de l’aube est controversable. Elle recèle notamment un éclairage contradictoire à « la dialectique du maître et de l’esclave », présentée par Georg Wilhelm Friedrich Hegel en 1807 dans sa « Phénoménologie de l’esprit » : l’esclave, nonobstant le malheur cruel qui lui est imposé et le produit réel de ses efforts en faveur du maître, ne cherche pas nécessairement à renverser les rapports de force pour se sentir heureux. Or, la prise de risque y afférente dépend d’abord de lui-même pour franchir le Rubicon.

MORALITÉ

Le bonheur vaut ce que nous sommes en mesure de risquer et qui nous distingue des autres. Il ne s’octroie pas, mais se gagne au gré des aptitudes graduelles et des idiosyncrasies individuelles, dans un cadre influent d’opportunités et de contraintes environnementales.

La substantifique moelle extraite des expériences contrastées du bonheur et du malheur est de nature à renseigner, le cas échéant, sur les formes intégratives de la trajectoire collective qui conduit peu ou prou à l’accomplissement d’un monde plus humain et heureux.

Par le Professeur Alain Boutat

MEDIAPART – PARIS

28 MAI 2022

Épidémiologiste,

Économiste et Politiste

Lausanne

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