LA SOCIÉTÉ DES SUPPLÉTIFS

Si Tartempion dit avoir compris le Cameroun quand on lui explique, ironise en substance un bon mot vert-rouge-jaune, c’est qu’il a mal compris. Qu’une proposition aussi négative et présentée sous la forme d’un calembour, soit largement partagée par le/la Kmer de base, en dit long sur l’état des lieux, ainsi que du rapport de dépit que les uns et les autres entretiennent avec  la « terre chérie » de l’hymne national. Dans un jeu de lettres, mettons de force 3, sa définition pourrait être : énigme triangulaire fichée au cœur de l’Afrique centrale. Cette représentation est allée se fortifiant tout au long de ces quarante dernières années, en laissant les observateurs perplexes. Qu’est-ce que c’est ce que ce pays disposant de tout ce qu’il faut en ressources humaines et naturelles, mais qui néanmoins patine dans une fichue ornière ?

Encore que le paradoxe ne lui soit pas spécifique au sud du Sahara, le populisme est enclin à y voir une malédiction. Si cet inaccomplissement flagrant alimente d’une aube à l’autre des kilomètres de conversations houleuses, en tant qu’écart entre la somme des attentes individuelles et la teneur collective du présent, cette tension qui est allée croissante induit surtout un champ énergétique dont le vecteur principal demeure orienté freinage par les puissantes forces vives du conservatisme. Comment en venir à bout et d’où pour inverser la dynamique en cours, l’infléchir drastiquement vers une trajectoire vertueuse, en l’engageant sur une voie moins tournée vers l’intérêt de la tapageuse minorité affiliée au sérail du Fiasco et plus vers la prospérité pour tous ?

Si tant est que l‘économie soit une science, son objet est le rapport entre les fins d’une communauté et les moyens dont elle se dote pour y parvenir sous l’idéal de l’optimisation : faire le plus avec le moins. Comment et d’où ? À quoi s’ajoute un autre élément : avec qui ? Cette triple préoccupation a frayé le cheminement politique de Christian Penda Ekoka, jusqu’à cet ultime tentative avec le MRC. Agir certes. Comment ? D’où ? Avec qui ? Sauf à se lancer en compagnie du premier venu, tête baissée, dans une aventure pour l’aventure, l’engagement politique doit regarder ces interrogations en face au 237. Les déménagements successifs de CPE, allant d’un parti à un autre, attestent de sa déception chronique. Il devait se savoir malade depuis un moment déjà et a jeté ses ultimes forces dans cet autre combat : constituer ad minima une opposition crédible au RDPC, à défaut de pouvoir lui reprendre l’appareil de pouvoir par les urnes.

La société des supplétifs a déjà embouché les trompettes de l’éloge et couvre sa dépouille encore chaude de superlatifs. Brillant par ci, brillant par-là, cette épithète va revenir encore et encore dans les évocations émues de sa vie professionnelle. La brosse à reluire ne va pas chômer sur son souvenir et nous nous y connaissons de ce côté cabossé de l’Histoire en encensements posthumes. N’est-ce pas ? Les cimetières du monde entier sont pleins de brillants sujets et les geôles camerounaises aussi. Christian y aura passé neuf mois pour s’être mis en cheville avec le Maurice Kamto. De quoi faire sursauter les préjugés tenaces qui pilotent le fonctionnement de la société au prisme de l’ethnie. Lui ? Avec celui-là ?

Embarqués dans le même attelage pour aller à l’assaut de la citadelle RDPC. L’alliance a été regardée comme étant contre-nature dans maints cercles ethnocentriques. Un Sawa va où à fricoter avec un Bamiléké ? Que va-t-il donc faire dans cette galère ? Cette antienne réversible qui a la cote dans les milieux de l’entre soi hermétique ne date pas vraiment d‘aujourd’hui : elle est extraite d’un registre fourni et qui sont de la même teneur scabreuse. La racine de ces animosités réciproques plonge dans le passé récent et refoulé du Cameroun. Elles servirent au visage antérieur du régime à diviser pour régner, attisant sous le manteau les antagonismes tribaux, tandis que les slogans propagandistes du parti unique ne cessaient de vanter les avantages de l’intégration nationale sur la juxtaposition ethnique. Les dissensions et les défections survenues au MRC donnent-t-elles pour autant même une once de raison à ceux/celles qui ont douté d’emblée de cette alliance et rient sous cape aujourd’hui ? Certainement pas…

Comment, d’où et avec qui imaginer de laisser aux générations futures un 237 différent de celui que leurs parents et grands-parents endurent avec plus ou moins de réussite today ? Il est de plus en plus clair que les tenants de l’ordre du fiasco préféreraient aller au clash XXL, ça gâte-ça gâte, plutôt que transmettre le pouvoir pacifiquement à une autre proposition. Cette posture laisse planer à dessein le spectre du chaos et en souffle la crainte dans les esprits. Objectif : vider absolument de tout sens la perspective d’une alternative à cette ornière au fond de laquelle patine un si beau pays ayant tout pour être un havre sur Terre. CPE est entré dans la lice politique avec une vision grandiose adossée à sa fondamentale humilité. Elle se sera heurtée à la petitesse généralisée dans cette société des supplétifs et aux effets malins de la phobocratie, le gouvernement par la peur. So long and farewell, Christian.

Lionel MANGA

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