L’ABÎME DE L’INTELLECTUALISME

Dans une chronique offerte à Achille Mbembe par le Journal Le Monde, le brillant historien-philosophe se jette dans une diatribe confuse contre le Cameroun qu’il range éperdument parmi les «États voyous d’Afrique centrale», non sans s’évertuer péniblement à plaider «pour une libération de l’ancien colonisé comme de l’ancien colonisateur».

TRAUMATISME PSYCHIQUE

L’enseignant universitaire du Witwatersrand de Johannesburg reprend ainsi, sans frais, un fragment du plaidoyer de l’éminent psychiatre et maître à penser tiers-mondiste, Frantz Fanon, auquel il aurait pu servir de cas clinique en psychothérapie reconstructrice du drame colonial.

Il est des esprits, des spectres et, comme le souligne Séverine Grandvaux, des «fantômes qui accompagnent les vivants et les marquent à jamais» ! Le Professeur Mbembe est de cet acabit pathétique, hanté aigrement par l’histoire du regretté leader nationaliste Ruben Um Nyobè et par celle de sa propre famille malheureusement meurtrie par l’écrasement tragique de la rébellion UPCiste des années 1955-1962.

Hélas, le traumatisme psychique est pathogène ! Comment ne pas imaginer en patient psychotique le pontife éprouvé, hargneux et vindicatif, dont l’existence est réglée par une activité désorientée du diencéphale afférent aux sujets prisonniers d’un passé douloureux ?

PHILIPPIQUES VOMITIVES

Engoncé dans un républicanisme international qui épaissit la réalité imparfaite de son pays d’origine, le polémiste bravache aboie aux chausses des gouvernants et finit par s’abîmer dans des philippiques vomitives, où les souvenirs obscurs de la répression coloniale en pays Bassa ressurgissent abruptement et sont transposés bredi-breda dans des scènes imaginaires de brutalité de la société camerounaise actuelle.

L’arme d’un intellectuel ne devrait-elle pas être consignée sous l’ombre de la mesure intègre des observations factuelles et des événements avérés ? L’horreur de certaines exactions en pays anglophone est-elle l’occasion, pour le capitan exilé en Afrique du Sud, de fouler hâtivement sous la plante des pieds la réputation entière d’une patrie irréductible aux bavures coupables d’une partie de son armée incriminable ?

L’outrance est décidément l’apanage terne des âmes déformées par leur triste enfance. Il en résulte fatalement des ressentiments enfouis dans le subconscient et des souffrances continues qui sont susceptibles de se manifester par des idées délirantes d’égal contenu radical.

TABLEAU PSYCHANALYTIQUE

Au summum de la pathologie du cortex cérébral, l’histoire abonde de fanfarons belliqueux et d’habiles représentants de l’intelligentsia bouffonne. Survalorisation, accusation et exaltation y constituent souvent les moyens de refouler une antériorité intimement insupportable, en favorisant allègrement les excès, les épithètes et les anathèmes, notamment sur le terrain politique.

L’affectivité fiévreuse gagne alors sur la réflexion objective et peut se caractériser par une critique virulente extra-muros, à la faveur d’une exonération de toute entrave intra-muros, mais corrélativement risquée en raison de l’évasion déconcertante dans l’irréel et de l’égarement glissant dans l’irréalisable.

Au-delà de ce tableau psychanalytique complexe, n’y a-t-il pas lieu de considérer que le présumé «universel africain» réside à l’étranger depuis belle lurette et qu’il mérite davantage l’indulgence d’avoir perdu de vue la réalité socio-politique camerounaise, fût-elle condamnable dans certaines de ses dérives malsaines ?

PIPERIE EN ESCOBAR

La mansuétude ne saurait cependant absoudre une piperie en escobar qui fait impudemment appel à l’intervention étrangère «pour organiser urgemment et en bon ordre la succession» du Chef d’un État internationalement reconnu comme souverain.

Le respectable théoricien du post-colonialisme a-t-il au moins conscience de la crise furieuse qui en découlerait et de la situation désastreuse de ceux qui en subiraient les effets collatéraux ? Les exemples manifestement cruels et catastrophiques de telles interventions importées, en Afrique ou ailleurs, ne suffisent-ils pas à démontrer leur caractère hautement pernicieux et périlleux ?

Il y a finalement, dans les élucubrations ridicules d’Achille, un certain abîme de l’intellectualisme, une sorte de décrépitude hardie de la raison à l’égard de lui-même et un symptôme sévère de rabougrissement de la pensée politique par une haine chroniquement morbide.

 

Par le Pr Alain Boutat
Epidémiologiste, Economiste et Politiste

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