L’ARGENTINE FACE À SON PASSÉ AFRICAIN

Dans la mémoire collective argentine, le mythe identitaire est longtemps resté celui d’une « nation blanche et européenne », rendant invisible la présence d’autres filiations ethniques dans une sorte de déni historique et socio-politique.

En effet, longuement dissimulé ou refoulé, le passé séculaire de la République argentine apparaît dorénavant dans des controverses diverses. Initiées par la minorité noire, des revendications polymorphes sont désormais partagées par des descendants de peuples autochtones.

RECUL DÉMOGRAPHIQUE

Contrairement aux amérindiens ancestraux ayant enduré le joug de la conquête espagnole, la population argentine d’ascendance africaine est principalement issue de la traite négrière pratiquée d’abord sous la Vice-royauté du Pérou, puis sous la Vice-royauté du Río de la Plata.

Pendant les luttes d’indépendance contre la monarchie coloniale, la majorité des combattants étaient des esclaves noirs et servaient de chair à canons sur les fronts militaires, laissant des veuves de guerre éplorées à la merci d’allochtones blancs. Ces afro-descendants composaient alors 65% des troupes du Général José Francisco de San Martin (1778-1850), le « Libertador » de la République argentine.

Durant le XVIIIe siècle, les Afro-argentins parvinrent à constituer progressivement plus de la moitié des habitants dans certaines agglomérations telles que San Telmo ou Montserrat. Mais alors que les Noirs et les mulâtres composaient 30% de la population totale en 1778, tout en exerçant une influence notable sur la culture locale (tango, milonga, chacarera), ils ne représentaient plus que 2% en 1887.

De fait, le recul démographique des afro-descendants, dès le XIXe siècle, a des causes multiples : la Guerre meurtrière du Paraguay (1865-1870), l’impact désastreux sur cette population misérable de l’épidémie de fièvre jaune qui frappa Buenos Aires en 1871, l’émigration vers des territoires voisins économiquement ou politiquement plus favorables et, enfin, l’immigration massive en provenance de pays européens.

FÉCOND MÉTISSAGE

Par ailleurs, comparativement aux pays frontaliers comme l’Uruguay ou le Brésil, la communauté d’ascendance africaine s’est davantage illustrée par un fécond métissage avec les Européens et les indigènes au fil des générations, dans ce que certains idéologues soupçonnent, à tort ou à raison, de « dissolution ethnique » ou de « blanchiment racial ».

Une étude publiée dans la « Revue argentine d’anthropologie biologique » en 2001 a ainsi permis d’établir, sur la base d’échantillons ADN prélevés au hasard, que des « marqueurs génétiques étaient bel et bien présents dans le sang d’une quantité non négligeable d’anonymes blancs ».

Dans la même veine, une enquête réalisée en 2005 a mis en évidence, selon les archives RFI, que 3% des Argentins revendiquaient une filiation noire. Bien auparavant, il était de notoriété publique que le premier président de la République argentine, Bernardino de la Trinidad Rivadavia (1780-1845), avait une mère d’ascendance africaine.

À l’instar d’autres pays esclavagistes, il y a certes eu, en Argentine, une exploitation mercantiliste, raciste et amoraliste d’êtres humains arrachés à leur lointain continent d’origine, mais il semble risqué aujourd’hui de faire le lit moelleux de thèses invraisemblables comme le « génocide afro-argentin » ou la « fin négro-communautaire » dans une société latino-américaine manifestement dynamique et évolutive.

Par le Professeur Alain Boutat

MEDIAPART – PARIS

Épidémiologiste,

Économiste et Politiste

Lausanne

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