LES COURRIERS DE GOODY

« Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres »

 Discours de la servitude volontaire 1576 – Etienne De La Boétie

 

Tout un chacun a vécu la mort d’un proche mais nous n’avons pas tous vécu la mort de mon grand-père, du moins pas dans le même fait ni dans la simultanéité, vous étiez sans doute en train de faire autre chose. Cependant dans la continuité émotionnelle, vous avez sans doute ressenti, chacun à votre tour et à votre manière, la peine, le chagrin, la joie, et tout ce que la vie porte comme sentiments et sensations. Dans la continuité des évènements aussi, nous nous ressemblons dans les faits mais pas dans leurs agencements ni dans leurs durées. Mes œuvres tentent de montrer toute cette profusion d’instants simultanés et de moments singuliers, des journées qui se suivent sans se ressembler dans les faits et les ressentis que nous en avons, mais si identiques dans leur durée : 24 heures.

Et les sculptures me direz-vous ? Les sculptures interviennent dans un autre registre : celui de la mémoire, certes, mais surtout de la mythologie. Une mythologie qui nous est propre car naissant de notre histoire pour conter nos histoires. L’objet, élevé au rang de conteur, devient mythologique à mon sens, et la mythologie de l’objet prend ici tout son sens. Une mythologie puisque ces objets dont nous parlons sont issus de notre histoire d’esclaves, puis d’hommes et de femmes libres dans les colonies, travaillant dans les usines pour produire le sucre et le rhum. Ces vestiges en fonte, en bronze, en bois, en tôles, de près de cent ans pour certaines pièces, je les ai récupérés dans les ruines avec des amis, certains en ont fait des décorations, d’autres les stockent. Pour ma part, j’ai décidé de leur donner une autre dimension en leur faisant parler à nous de nous-mêmes.

Cela a tout son sens et entre pleinement dans la valeur mythologique, car il s’agit ici d’éléments, qui au départ, étaient rejetés par la majorité de la population. En donnant une dimension artistique à ses objets que j’ai assemblés pour créer des histoires et du beau, j’ai assuré la continuité de la mémoire en créant, je l’espère, un mythe autours de ces objets. La vanne de 1935 en fonte lourde, symbole de force et de souffrance qui servait à faire couler ou pas les fluides de l’usine, devient le corps de la marchande. Ce corps, élancé, debout sur ses pieds de bois en vieux chêne qui servaient de cales pour les rails de chemin de fer, soutenant de ses bras en lamelles de tôles, qui servaient au cerclage des tonneaux, un bol posé sur sa tête de bronze, rehaussé de son auréole de cuivre qui servait de joint, « La marchande », sculpture de 1m70 était née. Une élégance de nos femmes sur les marchés, une fierté dans l’adversité, toujours la tête haute même le ventre creux et les pieds endoloris : « Menm si ou ka soufè ou pani sa pou di », disait ma grand-mère en poursuivant de son fameux « maché kochi maché kanmenm ». Tout autant de symboles que je cherche à mettre en évidence pour que nous puissions nous approprier ce que nous sommes, plutôt que d’être dans la résilience dans laquelle le système nous met, et dans laquelle nous nous installons, mais dans laquelle nous n’avons rien à faire, car pensant comme Glissant que «…à force de «dépassement universel», le colonisateur français, chaque fois que les circonstances le lui auront permis, dégrade par assimilation le colonisé qu’il régente» (La Case du Commandeur – 1981- Edouard Glissant). Il est temps pour nous de définir notre propre mythologie qui ne peut seulement être celle imposée, ni non plus la synthèse maladroite de toutes celles qui nous font.

Il existe chez tous les peuples ce déni de mémoire car traumatisant. Résilience me diront certains mais moi je pense plutôt continuité car je n’ai jamais vécu ces instants, et de ce qu’il en reste, j’en tire une grande fierté de voir ces richesses que mes ancêtres ont créées et dont ils n’ont pas profité et dont, nous, descendants de leurs luttes et de leurs labeurs, n’en profitons pas ; là est le problème de mémoire. Tout sera toujours une question d’approche.

                                                           Goodÿ – 16/12/2016

N’hésitez pas à m’interroger en cliquant ici ou par mail : courrierdegoody@gmail.com, je vous répondrai au fur et à mesure.

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