MASLOW À LA RESCOUSSE DE BALIVERNES

Un extrait viral d’une émission de télévision circule dans les réseaux sociaux, accusant étonnamment les dirigeants du Cameroun de s’organiser, depuis 1960, pour pérenniser un état d’incapacité réflexive et maintenir les élites nationales « dans la famine, dans la misère, dans les besoins strictement biologiques […], c’est-à-dire au bas-fond de la pyramide de Maslow ».

De quels « besoins strictement biologiques » fait allusion la personnalité qui s’exprime supra ? Cet universitaire loquace veut-il plutôt parler des besoins physiologiques, à la base de la célèbre pyramide d’Abraham Harold Maslow (1908-1970), dont la satisfaction est diversement essentielle au maintien de l’équilibre biologique ?

ACCUSATION CHARGÉE D’IMPUDENCE

Dans l’affirmative, il s’agirait manifestement des besoins vitaux (respiration, soif, faim, sommeil, sexualité, élimination). Quel serait alors le rapport abrupt entre ces besoins fondamentaux et la rémunération modeste des fonctionnaires de la République, qui, jusqu’ici, respirent tout de même et ne sont pas réputés mourir de soif ou de faim ?

Nonobstant l’évidence selon laquelle les dérives du pouvoir ne sont guère exclues dans n’importe quel pays de la planète, l’accusation est chargée d’impudence. Elle semble caractéristique des fibres souffrantes d’âmes aux desseins décidément contrariés. La jactance exaspérante qui l’accompagne, par surcroît, est un levier pour célébrer désespérément des déceptions et des animosités latentes.

Certes, les niveaux de salaires – évoqués par le principal polémiste – peuvent se révéler parcimonieux pour l’allocation équitable des moyens financiers aux « enseignants » et aux « médecins », après une longue période de formation et de privation. Mais ces salaires de façade sont-ils équivalents aux revenus, par exemple, des paysans et des retraités qui, eux, se situent majoritairement au ras des pâquerettes et sont véritablement confrontés aux nécessités « maslowiennes » de survie ?

ALLÉGATIONS FACILES

De fait, la pyramide des besoins du psychologue américain présente à la fois la particularité d’être frappante et celle d’entretenir de remarquables confusions : satisfaire les besoins physiologiques, excepté celui de respirer en priorité, n’est ni systématique ni universel, avant les quatre types de besoins graduellement supérieurs sur l’échelle des appétences (sécurité, appartenance, estime, accomplissement de soi).

En effet, la hiérarchie est variable d’une personne à l’autre et d’une société à l’autre, en fonction des ressources accessibles, des modes de vie en cours et des réalités socio-culturelles en présence. Aussi faudrait-il se résigner à admettre que plus le gâteau du pouvoir et de l’avoir n’est petit dans une nation, plus devrait-il s’ajuster aux petitesses !

Les autorités camerounaises, fussent-elles reprochables pour certaines insuffisances de gouvernance, n’ont nullement la pyramide de Maslow comme trépied d’Appolon pour faire oracle ou comme bâillon pour taire l’intelligence. Il y a sûrement moult freins irréductibles aux allégations faciles, qui empêchent les élites distraites de « travailler [la] matière grise » et d’œuvrer résolument dans l’intérêt bien compris de leur pays !

 

MEDIAPART – PARIS

MAR. 10 NOV. 2020

Alain Boutat

Épidémiologiste,

Économiste et Politologue

Lausanne

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