ENTRETIEN AVEC : STEPHAN KAMGA POUR UNE MEILLEURE GESTION DES RESULTATS DES ELECTIONS
Stéphane Kamga, est un ingénieur camerounais impliqué dans le développement d’un système de résultats électoraux rapide pour le Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP), le parti de Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso, pour les élections générales en 2020. Cette innovation dans la diffusion rapide des résultats électoraux dans l’environnement Africain nous a amené à nous entretenir avec lui.
Henri ATANGANA : Pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours en tant qu’ingénieur camerounais ? Quelle est votre spécialité ou votre domaine d’expertise principal ?
Stéphane KAMGA : Bonjour Mr et merci de l’intérêt que vous portez à ma modeste personne. Je suis un ingénieur polytechnicien formé à l’Ecole Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé au Cameroun. Je suis de la cuvée de 1994. Certains aiment utiliser la date d’entrée pour s’identifier mais à « Polytech » on utilise principalement et je vais me risquer à dire exclusivement la date de sortie. Pour que ce soit clair pour le commun des mortels, je suis entré à l’école polytechnique en 1989 et j’en suis ressorti en 1994 après 5 années de dur labeur. Je tiens à faire remarquer que c’est la toute première cuvée d’ingénieur en Génie Informatique formée au Cameroun et par l’ENSPY. Je suis principalement un spécialiste du génie logiciel au regard de ma formation académique. En l’état actuel de mes compétences et expériences je me considère comme un architecte informatique et Digital Transformation Angels
.H.A. : Qu’est-ce qui vous a initialement amené à vous intéresser aux défis technologiques liés aux processus électoraux ? Y a-t-il eu des expériences spécifiques (au Cameroun ou ailleurs) qui ont renforcé votre motivation ?
S.K. : Je commencerai par rappeler que je suis issu d’un environnement polytechnicien et on essaie toujours de chercher des solutions au problème de la cité. Si vous vous souvenez, depuis les années 1990, on assiste permanemment à de vives contestations post-électorales sur le continent africain entrainant beaucoup de tensions et conflits avec pertes en vies humaines et des incidents très négatifs autant sur le plan économique, humanitaire, sécuritaire et j’en passe. De plus quand nous observons les coûts liés de près ou de loin à la transparence et surtout la gestion du processus électoral, nous constatons que ceux-ci sont très élevés et ne profite que rarement au tissu économique local. C’est dans ce contexte que nous avons œuvré dans ce domaine pour montrer à nos dirigeants politiques principalement que l’Afrique avait des moyens pour résoudre ces problèmes avec des solutions endogènes plutôt que de toujours importer des modèles imposés par l’extérieur. Je vais juste faire un détour pour dire que cela s’applique à bien d’autres secteurs. Je vais citer le domaine bancaire avec une solution comme Cloud Banking de Inet Consulting entièrement Camerounaise. Je ne saurais oublier de mentionner l’expérience des DSI Camerounais comme le DSI des SABC qui fait la fierté de nos ingénieurs locaux Pour revenir aux expériences spécifiques, je dirais que le Cameroun comme beaucoup de pays Africain offre de manière régulier un théâtre triste dans la proclamation des résultats après les élections. Je ne vais pas m’accrocher à des exemples particuliers car ils sont légion
H.A. : Quelles ont été les principales difficultés techniques, logistiques ou humaines que vous avez rencontrées pendant ce projet ? Qu’avez-vous appris de cette expérience qui pourrait être utile pour ce projet au Cameroun ?
S.K. : Il faudrait que nous commencions par remettre sur la table la vérité de ce que la gestion des résultats d’une élection est un processus simple ne nécessitant pas un haut potentiel intellectuel. Il s’agit d’opérations arithmétiques. A ce titre les principales difficultés sont exogènes au projet en lui-même. Le principal facteur clé de réussite d’un pareil projet est l’acceptation de ce processus par toutes les parties prenantes. Et je peux vous assurer qu’en Afrique, nous en sommes très éloignés. L’actualité technologique démontre à suffisance que les barrières technologiques qui nous posaient de gros soucis il y a 10 ans encore sont derrière nous aujourd’hui. Je me permets de citer comme exemple le déploiement de constellation de satellites au monde utilisant une orbite terrestre basse pour fournir une connexion internet de très bonne qualité dans quasiment toute l’Afrique. Je ne vais pas nommer de technologie particulière. De ce fait, aujourd’hui on est capable de supprimer complètement la notion liée à la localisation des bureaux de vote lors des inscriptions afin de permettre d’avoir un bureau de vote national unique. Ça simplifierait beaucoup de choses. Les convois de voyage pour votes multiples, les mauvaises inscriptions, les impossibilités d’effectuer son devoir citoyen à cause de potentiel déplacement hors de sa circonscription électorale et j’en passe serait juste des souvenirs.
Pour revenir aux expériences acquises dans ce cadre qui pourraient être utile au Cameroun, elles sont énormes. La première leçon apprise demeure et restera à coup sur la maturité des acteurs et parties prenantes du processus électoral et surtout du peuple souverain. La meilleure solution digitale ne saura remplacer un leadership gagnant de la part des acteurs pour faire évoluer les mentalités surtout après de long règne comme c’est le cas en Afrique et surtout en Afrique centrale. L’éducation civique et la vigilance permanente du peuple sont extrêmement importantes pour la démocratie en Afrique. Sinon le peuple n’aura que les dirigeants qu’il mérite. L’exemple du Sénégal est celui qui me fait porter cette pensée avec beaucoup de profondeur.
H.A. : Existe-t-il un potentiel pour que ce type de technologie soit adopté par les commissions électorales nationales ou d’autres institutions ? Quels seraient les obstacles à cette adoption ?
S.K. : Comme je viens de vous le dire la technologie n’est pas le problème. Nos commissions électorales nationales sont à même d’adopter tous ces changements. Mais le véritable changement est celui des mentalités. Je répète encore qu’il s’agit d’opérations arithmétiques. Sans vouloir viser nos structures en charges de la gestion du processus, on constate clairement que la neutralité qu’on aurait pu attendre de ces organisations n’est pas de mise. A partir de cet instant tout peut être arbitraire. Quand la loi n’est pas respectée que peut la technologie. Les ordinateurs pourront vous donner les résultats mais le rendu final dépendra de plusieurs facteurs. Le premier facteur de rendu conforme aux attentes et à l’expression du peuple reste le peuple. Si celui-ci n’arrive pas à faire respecter son choix, que peut la technologie. En seconde position les acteurs ; quand ceux-ci n’arrivent pas à aider le peuple avec un consensus simple devant conduire à un changement profond que peut la technologie ?
Je répondrai simplement que le seul obstacle à l’adoption de technologie pour la gestion transparente du processus électorale reste et demeure les Hommes.
H.A. : Quels sont vos projets futurs dans ce domaine ou dans d’autres domaines de l’innovation technologique ?
S.K. : La transformation de nos économies et de notre gouvernance réside dans l’adoption du digital et dans l’appropriation de solutions endogènes. Nous travaillons depuis bientôt deux décennies à prouver à nos dirigeants que les solutions endogènes existent. C’est un chantier complexe principalement à cause de capacité de nos dirigeants à intégrer cette nouvelle donne. Pour beaucoup c’est un phénomène inconnu et donc dangereux pour leur « intellect ». Beaucoup sont en déphasage réelle avec les évolutions technologiques. Pour d’autres, ils veulent juste conserver les acquis des systèmes non digitaux. Comment comprendre que le système de l’identité numérique soit en place et qu’il soit impossible pour les acteurs de l’économie (digitale comme non digitale) de pouvoir vérifier l’authenticité d’une CNI de manière transparente ? C’est juste ubuesque. On peut citer des situations similaires dans plusieurs secteurs de la vie dans nos cités. Je suis évangéliste de la digitalisation et de la transformation digitale. Notre leitmotiv est d’arriver à nous faire écouter par les dirigeants politiques de nos cités. En tant qu’ingénieur Polytechnicien ça reste un challenge. La nouvelle ère s’annonce définitivement être avec le digital. Nous pensons sérieusement nous impliquer dans la politique avec la création de parti politique technologique pour donner au peuple les solutions qu’il doit demander au gestionnaire de la nation. Nous ne devons plus rester derrière nos ordinateurs et accuser le politique. Nous devons porter notre voix sur le terrain politique et offrir aux peuples ce qu’il est en droit d’obtenir.
.H.A. : Un mot de Stéphane Kamga aux jeunes ingénieurs Africains qui veulent innover sur le continent.
S.K. : Comme j’ai eu à le dire dans plusieurs interventions, je leur conseille de s’armer de beaucoup de détermination. Avec l’avènement de l’IA et de tous les nouveaux paradigmes technologiques, le chemin des innovations dans les nouvelles technologies est un chemin sinueux et la récompense n’est pas toujours au rendez-vous quand on l’espère. Ça fait plus de 20 ans que nous sommes sur le terrain. Je leur recommande beaucoup de passion et d’amour de la chose bien faite. Bien évidement aux jeunes je demande de faire la politique sinon la politique va empêcher leur destinée de se réaliser.
Henri Marcel Atangana

