CELEBRATION DE VIE » AU CAMEROUN, UNE VERSION REVUE ET TROPICALISEE

Entre les traditionnelles obsèques avec leur lot de rites qui relèvent du domaine réservé, et « la célébration de vie », un concept qui fait la part belle à une ambiance de kermesse dans une cérémonie d’enterrement, c’est la mémoire des défunts qui finit par faire les frais d’un choix, à la fois lexical et comportemental.

Dans de nombreuses ethnies du Cameroun, l’organisation des obsèques dans leur format classique, est l’expression du profond respect dû à l’âme de la personne disparue. Pour ces sociétés qui sont essentiellement tournées vers les croyances ancestrales, les cérémonies d’enterrement des morts, constituent des moments forts de transition de l’âme du défunt, du monde visible au monde invisible. Cette transition est assurée par des initiés qui opèrent loin des regards des blancs becs. C’est le moment clé pour faire appel à l‘ensemble des rites consacrés afin d’assurer une parfaite connexion avec le royaume des ancêtres.

Mais seulement voilà ; cette pratique multi millénaire est de plus en plus battue en brèche par une formule d’emprunt qui fait florès maintenant : « la célébration de vie » ou « la célébration de la vie », tout dépend des organisateurs de l’évènement. L’on en prend plein la vue chaque week-end à travers les banderoles d’annonce, déployées sur les places publiques et les routes des villes et villages. Qu’il s’agisse de l’enterrement des personnes du troisième âge ou celui des jeunes fauchés à la fleur de l’âge, il est difficile d’échapper à l’effet de mode ; « la célébration de vie » se mange à toutes ces sauces, sans que le commun des citoyens sache à quoi renvoie la notion.

Dans l’esprit des occidentaux, inventeurs de « la célébration de vie » pour enterrer leurs morts, il s’agit de créer un environnement qui reflète la joie de la vie du défunt par l’évocation de quelques-uns de ses souvenirs. Cela se fait aussi à travers la personnalisation de la cérémonie avec ce qui faisait du parent ou de l’ami décédé, une personne unique. Voilà pour ce qui est de l’esprit de « la célébration de vie » dans sa forme initiale.

Pour les familles camerounaises (elles sont de plus en plus nombreuses), qui ont adopté ce concept, les obsèques relèvent du passé ; c’est ringard, anachronique, véritablement désuet. Il faut coller à l’air du temps avec « la célébration de vie », le temps des obsèques étant révolu. C’est justement ici que le bât blesse, toute la substance qui donne à « la célébration de vie » tout son caractère mémoriel avec quelques souvenirs du défunt, ayant été remplacée par les éléments qui promeuvent plutôt les richesses matérielles des organisateurs de la cérémonie. Il se cache donc derrière cette frénésie autour de la nouveauté, le désir du bling bling à faire valoir. L’organisation des cérémonies grandioses d’accompagnement des morts à leur dernière demeure devient ainsi un signe extérieur de réussite sociale. Tous les ingrédients qui peuvent y concourir, sont mis à contribution : banderoles géantes, invitations des hautes personnalités de la République, tenue spéciale pour les orphelins, une autre pour le veuf ou la veuve, pour les beaux-parents, des pins, écharpes et casquettes à l’effigie du défunt pour tout le monde, pompes funèbres VIP, collation XXL assurée par un service traiteur comme dans une soirée de gala, sans oublier un volumineux document qui tient lieu de faire-part sur papier glacé. Dans ce livret sont consignés quelques témoignages sous relief sur le défunt. 

La finalité de cette mobilisation du clinquant et de l’ostentatoire, c’est d’entendre dans les commentaires du public : « c’était un grand deuil ». C’est-à-dire que la famille a déployé de grands moyens financiers pour cet évènement. Quid des éléments fondateurs d’une « célébration de vie » ? Rien ou presque. Le contenu est à mille lieues de ce qui est annoncé par le contenant. La mémoire du décédé est pour ainsi dire, « profanée » avant que son corps ne soit mis au tombeau. Ni « obsèques » avec les rites consacrés, ni « célébration de vie » comme les initiateurs du concept l’avaient imaginé, c’est assurément une deuxième « mort » pour nos défunts.

André GUIMVOUM

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