EUROBOND A 10 % : ET SI LE CAMEROUN MOBILISAIT ENFIN L’EPARGNE DE SA DIASPORA ?

QUAND LE COÛT DE L’ARGENT DEVIENT UN SIGNAL D’ALERTE.

Le Cameroun vient de renouer avec les marchés financiers internationaux à travers une nouvelle émission obligataire libellée en dollars américains. L’opération, d’un montant de 750 millions USD, d’une maturité de sept ans, assortie de deux années de grâce, affiche un taux indicatif de 10,125 %, avant calcul du taux effectif après swap dollar–euro. Le closing est prévu pour le 30 janvier. Cette levée de fonds intervient dans un contexte mondial particulièrement défavorable :

  • Resserrement monétaire prolongé,
  • raréfaction de la liquidité internationale,
  • montée du risque souverain africain
  • et renchérissement durable du coût du capital.

Les ressources mobilisées serviront essentiellement à apurer une partie de la dette intérieure accumulée, devenue un facteur majeur d’asphyxie des entreprises locales et à couvrir les dépenses supplémentaires du budget 2026, révélant des tensions persistantes de trésoreriepublique.

Après les Eurobonds de 2015 (750 millions USD) et de juillet 2021 (650 millions USD), le Cameroun renoue ainsi avec un instrument devenu incontournable mais coûteux, dans un environnement où chaque point de taux supplémentaire pèse lourdement sur la soutenabilité budgétaire future. Cette émission soulève toutefois une question centrale : jusqu’où le pays pourra-t-il continuer à financer son développement à 10 % en devises étrangères, alors même que des ressources financières importantes demeurent inexploitées à l’extérieur de ses frontières ?

UNE DETTE ENCORE SOUTENABLE… MAIS DE PLUS EN PLUS CONTRAIGNANTE.

Officiellement, le Cameroun demeure en dessous du seuil communautaire de 70 % du PIB fixé par la CEMAC. Le ratio dette/PIB oscille autour de 45 à 50 %, ce qui pourrait, à première vue, rassurer. Mais derrière ce chiffre se cachent plusieurs vulnérabilités structurelles :

  • Une hausse rapide du service de la dette, désormais supérieur à 1 200 milliards FCFA par an ;
  • Une part croissante de dette libellée en devises, exposant le Trésor au risque de change ;
  • Des maturités relativement courtes concentrant les remboursements ;
  • Une dépendance accrue aux financements commerciaux plutôt qu’aux ressources concessionnelles.

À titre d’illustration, une émission de 750 millions USD à plus de 10 % représente, sur sept ans, plus de 300 millions USD d’intérêts, soit près de 190 milliards FCFA, hors effets de change. Dans un contexte de recettes budgétaires contraintes, cette dynamique limite progressivement la capacité de l’État à financer simultanément les infrastructures, la politique sociale et la transformation productive.

MARCHE INTERNATIONAL SOUS TENSION, MARCHE REGIONAL SATURE.

Le recours aux marchés internationaux n’est plus aussi fluide qu’auparavant. Les investisseurs exigent désormais des primes de risque élevées pour l’ensemble des signatures africaines, indépendamment parfois des fondamentaux propres à chaque pays. Parallèlement, le marché financier régional de la CEMAC montre des signes clairs de saturation :

  • Hausse continue des rendements des bons et obligations du Trésor ;
  • Concurrence accrue entre États ;
  • Allongement difficile des maturités ;
  • Absorption croissante de la liquidité bancaire locale par la dette publique.

Cette situation accroît le risque d’éviction du secteur privé, limite le financement des PME et fragilise la croissance. Face à ces contraintes convergentes, une alternative demeure étonnamment marginale dans la stratégie nationale de financement : l’épargne de la diaspora camerounaise.

LA DIASPORA CAMEROUNAISE : UN GEANT FINANCIER IGNORE.

Selon les estimations combinées de la Banque mondiale, de l’OIM et des consulats, plus de 4 à 5 millions de Camerounais vivent à l’étranger, principalement en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique. Chaque année, ces Camerounais transfèrent vers leur pays d’origine entre 1,2 et 1,5 milliard de dollars américains, soit environ 750 à 900 milliards FCFA.

Ces flux dépassent :

  • L’aide publique au développement reçue annuellement ;
  • Certains exercices d’investissements directs étrangers ;
  • Les recettes de plusieurs filières d’exportation non pétrolières.

Ils représentent en moyenne 4 à 5 % du PIB national, un poids macroéconomique considérable. Pourtant, cette manne financière demeure largement cantonnée à :

  • La consommation des ménages ;
  • Le soutien familial ;
  • Les urgences sociales ;
  • Des investissements immobiliers individuels peu productifs.

Faiblement intermédiée, peu structurée et rarement orientée vers l’économie réelle, l’épargne de la diaspora reste absente des mécanismes formels de financement du développement.

UN POTENTIEL CHIFFRE LARGEMENT SOUS-EXPLOITE.

Une simple simulation permet de mesurer l’ampleur du gisement inexploité. Sur la base de 1,4 milliard USD de transferts annuels :

  • 5 % mobilisés représenteraient environ 70 millions USD par an, soit près de 45 milliards FCFA ;
  • 10 % équivaudraient à 140 millions USD, soit 90 milliards FCFA ;
  • 20 % atteindraient 280 millions USD, soit près de 180 milliards FCFA par an.

À titre de comparaison :

  • 180 milliards FCFA correspondent à près du quart du service annuel de la dette extérieure ;
  • Ce montant équivaut au budget annuel de plusieurs ministères ;
  • Il permettrait de financer intégralement certains projets structurants sans recours à l’endettement externe.

Mobilisée de manière régulière, cette épargne constituerait une source stable, prévisible et moins volatile que les marchés internationaux.

POURQUOI LA DIASPORA INVESTIT PEU DANS LES INSTRUMENTS PUBLICS.

L’absence d’engagement financier structuré de la diaspora ne relève pas d’un manque de patriotisme économique, mais plutôt de plusieurs obstacles bien identifiés :

  • Absence de produits financiers dédiés ;
  • Manque de visibilité sur l’utilisation des fonds publics ;
  • Déficit de transparence et de reporting ;
  • Complexité administrative ;
  • Faible interconnexion entre banques locales et diaspora ;
  • Inexistence d’une stratégie nationale cohérente.

En clair, le problème n’est pas l’épargne disponible, mais l’architecture financière proposée.

CE QUE FONT LES AUTRES : LES BEST PRACTICES INTERNATIONALES.

Plusieurs pays comparables ont pourtant démontré que la diaspora pouvait devenir un pilier stratégique du financement public.

Israël – Depuis 1951, Israël a mobilisé plus de 45 milliards USD via des diaspora bonds, devenus uninstrument central de sa politique économique.

Inde – Les Resurgent India Bonds et India Millennium Deposits ont permis de lever plus de 11 milliards USD auprès de la diaspora en période de tension extérieure.

Maroc – Les Marocains résidant à l’étranger disposent de :

  • Comptes d’épargne dédiés ;
  • Obligations spécifiques ;
  • Banques entièrement orientées diaspora.

Les transferts dépassent aujourd’hui 10 milliards USD par an, avec une forte part intermédiée.

Sénégal – Le pays a lancé plusieurs émissions d’obligations diaspora sur le marché régional, finançant infrastructures et énergie. Malgré un contexte politique difficile, le pays a mobilisé sa diaspora pour financer le barrage de la Renaissance via des obligations dédiées.

Ces expériences démontrent qu’avec des instruments adaptés, la diaspora devient un investisseur patient, acceptant des rendements modérés en échange de sécurité et d’impact national.

QUELLES PISTES CONCRETES POUR LE CAMEROUN ?

  1. Lancer de véritables Diaspora Bonds.

Le Cameroun pourrait émettre :

  • Des obligations diaspora en FCFA et en devises ;
  • À maturité longue (10 à 15 ans) ;
  • Avec ticket d’entrée accessible (1 000 à 5 000 USD) ;
  • Taux compétitif mais inférieur aux Eurobonds ;
  • Possibilité de garantie partielle multilatérale.

Une mobilisation annuelle de seulement 200 millions USD permettrait déjà de réduire significativement la dépendance aux marchés internationaux.

  1. Créer un guichet diaspora au Trésor public.

Un guichet dédié permettrait :

  • La souscription directe en ligne ;
  • La traçabilité des fonds ;
  • Le paiement automatique des coupons ;
  • Un reporting trimestriel transparent.
  1. Développer des comptes d’épargne diaspora rémunérés ;

En partenariat avec les banques locales :

  • Comptes en devises ;
  • Rémunération attractive ;
  • Rapatriement garanti ;
  • Possibilité d’adossement aux obligations d’État.
  1. Mettre en place un fonds d’investissement diaspora.

Un fonds public–privé orienté vers :

  • Infrastructures ;
  • Agro-industrie ;
  • Énergie ;
  • PME exportatrices.

L’État jouerait un rôle d’ancrage, la diaspora celui d’investisseur.

  1. Digitaliser totalement la souscription.

Plateformes sécurisées, paiement mobile international, transparence en temps réel : la

technologie permet aujourd’hui une mobilisation massive à faible coût.

  1. Offrir des incitations fiscales ciblées.
  • Exonération d’impôt sur intérêts ;
  • Facilités douanières ;
  • Reconnaissance statutaire de l’investisseur diaspora.

QUELS BENEFICES MACROECONOMIQUES ?

Une stratégie structurée permettrait :

  • De réduire le recours aux Eurobonds coûteux ;
  • De limiter le risque de change ;
  • D’allonger la maturité moyenne de la dette ;
  • De stabiliser la trésorerie de l’État ;
  • De renforcer la souveraineté financière nationale.

Surtout, elle transformerait la diaspora d’acteur social informel en véritable partenaire macroéconomique.

PASSER D’UNE FINANCE SUBIE A UNE FINANCE CHOISIE.

L’Eurobond à plus de 10 % n’est pas une anomalie : il est le reflet d’un monde où l’argent est devenu rare et cher. Dans ce nouvel environnement, les États africains ne peuvent plus se contenter de solutions traditionnelles.

Le Cameroun dispose pourtant d’un atout majeur, souvent cité mais rarement structuré : sa diaspora. Transformer une partie des transferts de survie en épargne productive, orienter l’attachement patriotique vers des instruments financiers crédibles, et instaurer une relation de confiance durable pourrait changer profondément l’équation du financement public.

La question n’est donc plus de savoir si l’épargne de la diaspora doit être mobilisée, mais quand et comment. À défaut, le pays continuera d’emprunter cher à l’extérieur, pendant que des milliards dorment à portée de main, à Paris, Bruxelles, Montréal, Washington ou Dubaï. L’histoire économique récente montre pourtant une vérité simple : les nations qui financent leur développement par leurs propres ressortissants sont toujours plus résilientes que celles qui le délèguent aux marchés internationaux. Le Cameroun a désormais le choix.

Par Adrien Macaire Lemdja

A.M.L Consulting @

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