NICOLE MBALLA : Écrire les silences du monde

Entre continents, langues et réalités sociales, Nicole Mballa Mikolo trace un parcours qui échappe aux frontières. Née en Allemagne de parents camerounais, passée par la France et le Japon, aujourd’hui installée au Congo-Brazzaville, elle incarne une génération en mouvement, connectée au monde mais profondément ancrée dans ses réalités.

Journaliste, correspondante du magazine Amina, cadre dans une multinationale à Pointe-Noire, elle navigue entre terrain, analyse et écriture. Mais c’est dans la littérature que sa voix se fait la plus libre. Après Les calebasses brisées et le recueil L’étoile est ma demeure, elle revient avec Le silence des infortunes, un roman puissant qui plonge au cœur des fractures sociales et des vies bouleversées par les logiques économiques.

Une plume lucide, habitée, qui refuse de détourner le regard. Entretien.

Une trajectoire singulière

Glance : Vous êtes née en Allemagne, de parents camerounais, avez étudié en France et au Japon, et vivez aujourd’hui au Congo-Brazzaville. Quand vous regardez ce parcours, qu’est-ce qui en constitue, selon vous, le fil conducteur ?

N.B : Le fil conducteur c’est le mouvement. Mon parcours n’est pas une errance, mais une quête de l’autre. Si je devais trouver un dénominateur commun à l’Allemagne, la France, le Japon, le Congo et mes racines camerounaises, c’est l’observation. Je suis une citoyenne du monde par la force des choses, mais une citoyenne de l’humain par choix.

Entre journalisme et monde professionnel

Glance : Vous êtes correspondante du magazine Amina au Congo-Brazzaville tout en occupant des fonctions de responsabilité dans une multinationale. Comment ces deux univers cohabitent-ils en vous ?

N.B : Ces deux mondes s’équilibrent. L’entreprise est le lieu du réel, de l’action et des enjeux structurels du continent. Le journalisme, notamment avec Amina, est le lieu du récit et du lien social. Je ne les oppose pas ; ils se complètent. Mon expérience de terrain nourrit ma compréhension du monde professionnel, et vice-versa.

Glance : Faites-vous toujours du journalisme ?

N.B : Oui. Le journalisme reste une respiration. C’est l’exercice de la curiosité. Même si mes responsabilités sont grandes, je reste fondamentalement une passeuse de mots.

Glance : Le journalisme reste-t-il un espace de liberté particulier ?

N.B : C’est une liberté de donner la parole, de mettre en lumière des parcours et de documenter notre époque.

Glance : Votre roman « Les calebasses brisées » (2016) et votre recueil de poésie « L’étoile est ma demeure » (2020) explorent des univers sensibles. Comment l’écriture s’est-elle imposée à vous ?

N.M : L’écriture ne s’est pas imposée comme un choix, mais comme un mode de survie. Depuis mes premiers textes, c’est ma façon de mettre de l’ordre dans le chaos du monde.

Glance : Votre dernier roman, « Le silence des infortunes », explore la vie brisée d’une famille et d’un quartier camerounais, frappés par la fermeture d’une usine. Comment est née l’écriture de ce texte ? Qu’est-ce que vous cherchiez à dire ou à questionner à travers cette histoire ? Pensez-vous que la littérature peut encore interroger, ou bousculer, les réalités sociales et économiques de notre époque ?

N.M : L’écriture du « Silence des infortunes » est née d’une observation presque chirurgicale du déclin. Ce n’est pas seulement l’usine qui ferme, c’est un poumon qui s’arrête de battre. Je voulais explorer ce moment précis où le bruit des machines laisse place à un silence assourdissant dans les foyers. L’idée m’est venue en observant comment une décision économique lointaine peut, par effet de ricochet, briser les structures les plus intimes d’une famille et d’un quartier. Je voulais donner un visage, une voix et une dignité à ces statistiques de licenciements.

À travers cette histoire, je cherchais à questionner la vulnérabilité de l’humain face au capitalisme industriel. Qu’advient-il de l’autorité d’un père, de l’équilibre d’une mère ou de l’avenir d’un enfant quand le gagne-pain disparaît ? Je voulais dire que l’infortune n’est pas une fatalité du destin, mais souvent la conséquence de choix structurels. Le texte questionne aussi la résilience : comment se reconstruire sur des ruines quand la société semble vous avoir oublié ?

Je suis fermement convaincue que la littérature reste l’un des derniers espaces de résistance. Si elle ne peut pas changer les lois économiques, elle peut changer le regard que l’on porte sur elles. Elle bouscule les réalités en refusant l’indifférence.

​Interroger : Le roman permet d’entrer dans des zones que les journaux télévisés ne font qu’effleurer.

​Bousculer : En créant de l’empathie, l’écrivain force le lecteur à se confronter à une réalité qui n’est pas la sienne.

​La littérature n’est pas seulement un miroir tendu à la société ; elle est un marteau qui peut briser les certitudes et les silences complices.

Glance : Y a-t-il une différence entre la manière dont vous abordez la poésie et le roman ?

N.B : Ce sont deux souffles différents. Le roman est une endurance, une construction où je bâtis des maisons pour mes personnages. La poésie est une fulgurance, un cri ou un soupir. Si le roman explore la société, la poésie explore l’âme.

Glance : Quelles sont les questions, les émotions ou les réalités qui reviennent le plus souvent dans votre écriture ? Les questions de la transmission, de la mémoire et de la condition des femmes reviennent sans cesse. Écrivez-vous pour dire, pour comprendre, ou pour transmettre ?

N.M : J’écris pour les trois raisons : dire l’indicible, comprendre l’humain et surtout transmettre une part de notre héritage aux générations futures.

Glance : Avec un parcours aussi international, vous sentez-vous appartenir à un lieu, ou plutôt à plusieurs ?

N.M : Je ne me sens pas appartenir à une géographie fixe, mais à une langue et à des émotions. Mon identité est une mosaïque : le Japon m’a appris la rigueur et l’esthétique du silence, l’Europe

L’Asie, et l’Afrique — du Cameroun au Congo — m’insuffle ma force vitale et mon rythme poétique. Chaque lieu nourrit un angle mort de mon regard.

Les influences : Ce sont souvent des rencontres humaines plus que des livres. Des visages croisés à Pointe-Noire, des conversations au Japon. Mais la nature, la résilience des gens ordinaires et les mutations de nos sociétés africaines restent mes plus grandes sources d’inspiration.

Glance : Le Cameroun, l’Europe, l’Asie et aujourd’hui le Congo nourrissent-ils différemment votre regard et votre écriture ?

N.M : Mon écriture n’appartient à aucun de ces blocs de manière exclusive. Elle est un archipel :

​Le fond est camerounais par sa force.

​La forme est européenne par sa structure.

​Le souffle est asiatique par sa retenue.

​Le rythme est congolais par son dynamisme.

​C’est cette oscillation permanente entre ces mondes qui me permet de ne jamais m’enfermer dans une seule case et de toujours chercher l’universel dans le particulier.

Glance : Y a-t-il des auteurs, des rencontres ou des expériences qui ont profondément marqué votre sensibilité ?

N.M : Ma sensibilité s’est forgée au carrefour de plusieurs mondes, nourrie par des voix qui ont su traduire la complexité de l’existence et de l’identité. Voici les piliers qui soutiennent mon imaginaire :

​1. Des rencontres humaines déterminantes

​2. L’influence des maîtres de la plume

​3. L’expérience du terrain et de l’altérité

​4. L’observation du quotidien

​Chaque lecture et chaque rencontre est une pierre ajoutée à l’édifice. C’est cette accumulation de voix, tantôt célèbres, tantôt anonymes, qui donne à mon écriture sa texture et son urgence.

Glance : Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, vous inspire à écrire ?

N.M : Ce qui m’inspire, c’est cette conviction que chaque mot posé sur le papier est un pas de plus vers une meilleure compréhension de soi-même et des autres.

Glance : Quel regard portez-vous sur les jeunes Africains qui souhaitent écrire ou faire du journalisme aujourd’hui ?

N.M : Beaucoup de jeunes aujourd’hui ne se contentent pas d’un seul support. Ils passent de l’article de fond au slam, de la vidéo à la poésie, créant un langage nouveau, souvent polyglotte et profondément ancré dans les réalités urbaines et sociales.

​Je vois en eux des bâtisseurs de ponts entre nos traditions orales et les exigences de la modernité. Leur plume est une arme pacifique pour déconstruire les malentendus.

Glance : Quels conseils leur donneriez-vous ?

N.M : Je leur dirais : lisez avant d’écrire, et écoutez avant de parler. Le monde manque de silence et d’écoute. Soyez exigeants avec les mots, car ils ont le pouvoir de construire ou de détruire.

Glance : Y a-t-il encore des histoires que vous portez en vous, en attente d’être écrites ?

N.M : Je travaille actuellement sur plusieurs projets qui me tiennent à cœur : un nouveau roman qui poursuit cette exploration des mondes qui se croisent, et un recueil de poésie intitulé. Je m’investis également beaucoup dans la transmission pour la jeunesse. Les histoires en attente ? Elles sont nombreuses, elles mûrissent. Tant que le monde sera en mouvement, il y aura des récits à porter

Glance : Quel est aujourd’hui votre lien avec le Cameroun ? Y séjournez-vous encore souvent ?

N.M : Mon lien avec le Cameroun est organique et indéfectible ; c’est la terre de mes ancêtres et le socle de mon identité première. Bien que ma vie professionnelle et ma plume soient aujourd’hui ancrées au Congo, mon cœur bat au rythme de ces deux pays. J’y retourne d’ailleurs chaque année, car c’est là-bas que résident mes frères et sœurs. Ces séjours réguliers sont pour moi des pèlerinages nécessaires, des moments de ressourcement qui nourrissent mon équilibre et mon écriture.

 

Propos recueillis par Henri M. Atangana

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

019045