CAMEROUN : ENTRE STABILITE AFFICHEE ET LEGITIMITE ERODEE, LE HUITIEME SERMENT DE PAUL BIYA

À 93 ans, Paul Biya prête serment pour un 8ᵉ mandat. Entre légitimité fragilisée, stabilité revendiquée et fin de cycle annoncée, le Cameroun s’interroge.

Un serment sous tension : le Cameroun au bord de la rupture.

Le 6 novembre 2025, dans un hémicycle du Palais des Congrès de Yaoundé soigneusement sécurisé, Paul Biya a prêté serment pour la huitième fois de sa longue carrière politique.

À 93 ans, l’homme fort du Cameroun, au pouvoir depuis 1982, s’est adressé à la Nation dans un climat que nul ne saurait qualifier d’apaisé.

L’atmosphère de la cérémonie, marquée par une solennité d’apparat et un silence pesant, contrastait avec les tensions encore palpables dans plusieurs grandes villes du pays, où les séquelles des affrontements post-électoraux demeuraient visibles.

Autour du président, l’appareil d’État, impeccablement aligné, affichait la cohésion d’un système rôdé à l’exercice du pouvoir.

Les présidents d’institutions, les généraux en tenue d’apparat, les notables et diplomates accrédités donnaient à l’événement la solennité d’un rituel d’État. Mais dans le pays réel, l’heure n’était pas à la célébration.

Moins d’un mois après le scrutin du 12 octobre, le Cameroun restait secoué par la plus grave crise post-électorale depuis 1992.

Une élection sous tension, une légitimité contestée.

Avec 53,63 % des voix, Paul Biya a certes remporté l’élection, mais le score, en baisse de près de dix-sept points par rapport à 2018 (71 %), a valeur de signal. Derrière cette victoire officielle, un effritement manifeste du socle de légitimité.

La contestation est venue cette fois d’un front inattendu : Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre devenu figure de la dissidence, a fédéré autour de sa candidature une coalition composite, réunissant notamment Anicet Ekane, Djeukam Tchameni, et le Pr Aba’a Oyono Calvin, autant de figures venues de la gauche réformiste ou de la société civile.

Ensemble, ils ont mis en cause la régularité du scrutin, évoquant “fraudes massives, bourrages d’urnes et manipulations informatiques orchestrées par des relais d’État”.

Les violences qui ont suivi ont endeuillé plusieurs localités, notamment à Douala, Bafoussam et Garoua.

Des scènes de pillage et d’affrontements avec les forces de l’ordre ont ravivé le spectre d’une fracture sociale que la rhétorique officielle peine désormais à masquer.

Dans ce contexte, le serment de Paul Biya résonnait moins comme une consécration que comme une épreuve de force symbolique : le vieux chef devait convaincre qu’il restait maître du jeu, et que l’État tenait encore.

Un rituel de pouvoir face à l’usure du temps.

Le discours, prononcé d’une voix mesurée, portait la marque d’un homme conscient du poids des années, mais résolu à maintenir le cap. “Je mesure la gravité de la situation que traverse notre pays… la profondeur des frustrations, l’ampleur des attentes”, a-t-il déclaré en ouverture.

Une reconnaissance lucide, mais sans concession : à aucun moment le président n’a évoqué la crise de légitimité ou les accusations de fraude.

À travers cette rhétorique maîtrisée, Biya a cherché à reformuler sa présence au sommet de l’État non comme une survivance, mais comme une continuité nécessaire, celle de la stabilité face au chaos.

Ce registre du devoir et de la résilience s’inscrit dans une longue tradition de son discours politique : la légitimation par la permanence.

Depuis quatre décennies, Paul Biya fonde sa posture sur une dialectique éprouvée : le Cameroun est fragile, donc il faut Biya ; Biya est contesté, donc il faut la stabilité.

En 2025, cette équation semble encore fonctionner auprès d’une partie de la population, notamment dans les zones rurales et parmi les élites administratives.

Mais dans la société urbaine et connectée, cette rhétorique d’immuabilité s’effrite, laissant place à un sentiment d’étouffement institutionnel.

Un contexte post-électoral explosif.

La crise post-électorale de 2025 a révélé ce que beaucoup d’observateurs redoutaient : la perte de confiance entre les institutions et la société.

Pour la première fois depuis 1992, une large frange de la population, notamment parmi les jeunes et les cadres de la diaspora, a publiquement contesté le verdict du Conseil constitutionnel, dénonçant “une justice aux ordres”.

Des hashtags appelant au “changement pacifique” ont circulé sur les réseaux sociaux, aussitôt qualifiés par les médias d’État de “campagne d’intoxication orchestrée depuis l’étranger”.

Face à cette effervescence, le pouvoir a choisi la fermeté.

Des arrestations ciblées ont eu lieu parmi les militants de la coalition Tchiroma, et les forces de sécurité ont été déployées dans les grandes agglomérations. Dans ce climat de crispation, la cérémonie du 6 novembre apparaissait comme un moment d’ordre ? Un rappel visuel de la continuité du pouvoir face à la contestation.

“Je m’adresse à tous ceux qui s’emploient à attiser la haine et la violence… L’ordre régnera”, a averti le président dans un ton grave.

Cette phrase, répétée par les médias publics, est devenue le marqueur de la séquence : la paix, oui ? Mais sous contrôle.

Une problématique centrale : la réconciliation nationale en question.

Le cœur du problème n’est pas seulement politique, il est identitaire et générationnel.

Après quarante-trois ans de règne, le Cameroun de Paul Biya est un pays fragmenté : fractures régionales (Nord-Ouest/Sud-Ouest), clivages communautaires, désenchantement de la jeunesse, défiance envers les institutions.

Les émeutes post-électorales n’ont été que la manifestation visible d’un malaise plus profond : celui d’une société qui ne croit plus en la possibilité du changement par les urnes.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire la question centrale de cette prestation de serment : ce discours peut-il réconcilier le Cameroun avec lui-même ?

Le président s’y est essayé, du moins en apparence : “J’en appelle à l’union sacrée. L’heure est désormais au rassemblement.”

Mais derrière cet appel, aucune main tendue n’explicite vers les forces d’opposition, aucune ouverture institutionnelle vers un dialogue inclusif. La réconciliation invoquée reste morale, non politique.

L’équilibre fragile entre autorité et inclusion.

La scène du 6 novembre cristallisait toute l’ambiguïté du pouvoir Biya : une autorité incontestée, mais une adhésion affaiblie.

Les diplomates présents, parmi eux les représentants de la France, de l’Union européenne, des États-Unis et de la Chine, apprécient la “stabilité” du Cameroun, tout en relevant, en privé, les signaux d’alerte : vieillissement du leadership, effritement de la base sociale du régime, et persistance d’un modèle économique en panne d’inclusion.

Pour les observateurs étrangers, le principal enjeu est clair : le Cameroun reste un pivot régional, à la fois géostratégique et fragile.

Sa déstabilisation, dans un contexte sahélien explosif et une sous-région CEEAC déjà sous tension, aurait des conséquences régionales majeures.

D’où le dilemme diplomatique : comment encourager une transition sans fragiliser un allié de long terme ?

Un pouvoir entre continuité et crépuscule.

Le visage du président, plus figé qu’à l’accoutumée, symbolisait la longévité d’un système arrivé à un point d’équilibre précaire. Autour de lui, une élite vieillissante, mais toujours soudée par la préservation des intérêts du régime.

Les applaudissements nourris à la fin du discours n’ont pas dissipé l’impression d’un rituel crépusculaire : celui d’un pouvoir conscient de son usure, mais encore habile à se reproduire.

Le Cameroun est aujourd’hui dans une phase charnière : celle d’un pouvoir qui s’efforce de durer plus qu’il ne gouverne, et d’une société qui aspire à respirer plus qu’à rompre.

En cela, le serment du 6 novembre 2025 n’est pas seulement un acte constitutionnel : c’est un moment de vérité historique. Il marque la fin d’une illusion, celle d’un consensus autour de la figure présidentielle et l’entrée du Cameroun dans une zone d’incertitude politique majeure.

À travers les formules du rituel et les promesses renouvelées, Paul Biya a esquissé les grandes lignes de son nouveau mandat. Mais au-delà de la liturgie institutionnelle, que disent ses mots, ses silences et ses priorités ?

La prochaine section décrypte la substance politique du discours, entre appels au rassemblement, promesses de réforme et maintien de l’ordre.

@Adrien Macaire Lemdja

A.M.L Consulting

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