PRÉSIDENTIELLE AU CAMEROUN : QUAND LA PROMESSE DU FÉDÉRALISME REFAIT SURFACE…
À l’approche de la présidentielle du 12 octobre 2025, les programmes politiques des candidats de l’opposition auraient pu incarner leur capacité à proposer des projets alternatifs, contrastés et comparatifs. Or, ces projets qui sont censés jouer un rôle capital auprès des électeurs et relais d’opinion, se ressemblent par leur monotonie, à l’exception de l’idée distinctive du fédéralisme.
Face à une cohorte opposante fragmentée, le chef d’État sortant, Paul Biya, apparaît de plus en plus comme le favori du scrutin. En effet, la majorité de ses multiples adversaires à la présidentielle affichent des lubies et des redondances lénifiantes, qui reflètent l’absence d’originalité et de perspective politique crédible. Selon Dieudonné Essomba, chroniqueur du landerneau médiatique et réfractaire à la piètre marotte « Biya Must Go », le candidat en course du Front Social-Démocrate (FSD/SDF), Joshua Osih, se distingue par son digne programme lisible concurrent. Se déclarant « exégète [de ce] programme », dont il se propose de coter « la faisabilité opérationnelle », il y adjoint une série de sept « dotations [de] ressources affectées aux États régionaux » sur la moitié figée des 7 500 milliards de FCFA que détiendrait « l’État central » (1).
PROJET CLASSIQUE DU FÉDÉRALISME
Le chroniqueur Essomba, dans sa démarche, n’est pas un porte-parole du parti politique FSD/SDF, mais il reconnaît à son leader une estimable pertinence, contrairement à ses rivaux opposants habillés de faux-semblants, qui n’auraient à cœur que d’exposer leur égo-suffisance pour vouloir succéder au locataire du Palais d’Etoudi. Attendu que l’honorable natif de Kumba s’emploie au moins à présenter une option programmatique sur la base de laquelle il n’est pas superfétatoire d’engager une discussion d’idées maîtresses.
Dans ce cadre réflexif, le projet classique du fédéralisme n’est ni absurde ni révolutionnaire, car ce système de gouvernement a pu exister entre 1961 et 1972, associant dans une certaine mesure unité nationale et diversité constitutive. Si elle peut favoriser la vertueuse décentralisation et le respect de la variété sociétale, cette option fédéraliste n’est pas pour autant réductible à un hâtif calcul des « dotations » aux hypothétiques « États régionaux ». Le fédéralisme mérite davantage qu’une approche comptable des ressources par définition limitées. Il s’agit plutôt d’une forme constitutionnelle d’organisation éminemment politique, qui requiert une profonde réflexion sur les priorités allant au-delà de simples indicateurs statistiques et quotes-parts arithmétiques, pour articuler des compétences législatives, juridictionnelles et administratives.
TRIANGLE DES TUMULTES
Parmi les pays de l’antique Alkebulan, mère de l’humanité dotée d’une histoire complexe, l’actuel Nigeria est un État fédéral qui répartit ses ressources en vertu de la Constitution en vigueur, mais cela n’a pas pu empêcher des agitations politiques et des poussées sécessionnistes depuis la proclamation de l’indépendance en 1960, tensions adornées d’ailleurs aujourd’hui par les férocités terroristes de Boko Haram. En Éthiopie, le régime militaire du Derg, reposant sur un parti unique, a été balayé en mai 1991 par des mouvements de guérilla. À la recherche d’un système idoine, ses successeurs ont introduit le fédéralisme ethnique. Les discordes communautaires et les cruelles expéditions fratricides auraient-elles disparu au Tigré, dans la région d’Oromia ou au sein de l’Église orthodoxe ? Que nenni ! Nonobstant ses progrès économiques, l’ancien empire de Haïlé Sélassié Ier court encore après la paix civile que « l’ethno-fédéralisme », institué en 1995, n’a pas su garantir à ses habitants.
Dans le Triangle des tumultes, il faudrait sans doute des trésors d’ingéniosité pour éviter des velléités frictionnelles et des ambitions séparatistes à l’effectivité jusqu’ici incertaine, mais collatéralement dramatique. Aussi serait-il indiqué d’appréhender les principales causes historiques et contemporaines, enclines à engendrer les effets d’un terrain fertile au mal-développement et à la violence.
GOUVERNEMENT DE COALITION
Même dans les cas souvent cités de « fédéralisme harmonieux », à l’instar de la Confédération helvétique ou du Canada, composés de trois ordres de gouvernance dans une sorte de « matriochkas » (poupées russes) de tailles décroissantes (niveau national, niveau entitaire fédéré et niveau communal), il subsiste également une sympathie distante au sein des populations de ces États fédéraux, qui, par compensation, bénéficient notamment des avantages de ne pas s’abîmer dans le brutalisme, d’être prospères et d’avoir hérité de la précieuse volonté d’un destin partagé, en dépit d’authentiques différences culturelles, linguistiques et socio-économiques.
Sous cet angle, le candidat Joshua Osih n’a pas tort d’insister sur les conditions nécessaires au renforcement pédagogique du noyau commun des valeurs patriotiques, à l’amélioration continue du fonctionnement de l’État de droit, à l’autonomie relative des décisions régionales et communales qui sont compatibles avec l’intérêt national sur leurs morceaux respectifs de territoire, et, enfin, à l’affectation judicieuse des ressources publiques (2). Mais tout cela peut aussi être obtenu à défaut du fédéralisme. Il est alors évident que le langage discursif ne suffit point, sans une prise de conscience collective des citoyens et l’indispensable émergence économique de la Nation. Pour le surplus, le leader du FSD/SDF pourrait prendre part, comme tant d’autres avant lui, fort de sa lucidité contributive, à un éventuel gouvernement de coalition du probable vainqueur de la prochaine présidentielle, Paul Biya.
Professeur Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politiste
Lausanne
MEDIAPART
JEU. 25 SEPT. 2025
(1) Essomba D. « Le “Biya Must Go“ ne peut pas être un programme politique de changement », Actu Cameroun, 24/09/2025.
(2) Boisbouvier C. « Présidentielle au Cameroun : “Je suis dans cette course pour changer ce système hypercentralisé“, RFI, 19/09/2025.

