[INTERVIEW] LE GRAND ENTRETIEN : « L’AFRIQUE NE DOIT PAS SE CONTENTER DE FAIRE DANSER, ELLE DOIT FAIRE RÉFLÉCHIR »

Laurence MAILLET: Jay-Lou, on voit aujourd’hui l’Afrobeats dominer les charts mondiaux. Pourtant, vous semblez rester à contre-courant avec votre « Progressive Afro Jazz ». N’avez-vous pas peur d’être trop élitiste ?

Jay-Lou Ava : (Rires) L’élitisme est un mot que l’on jette souvent à la face de ceux qui refusent la facilité. Je ne suis pas contre l’Afrobeats, c’est une énergie formidable qui met l’Afrique sur la carte. Mais attention : si nous ne produisons que de la musique de club, que restera-t-il de notre âme dans 50 ans ? Ma musique n’est pas « compliquée », elle est « profonde ». Je refuse de croire que l’auditeur africain n’est capable que de consommer des boucles de trois minutes. Ma vision, c’est de proposer un menu complet, pas seulement un dessert sucré.

L.M. : Dans vos albums « Ethno Skies », vous mettez le balafon au centre. Est-ce une manière de dire que le piano ou la guitare ne suffisent plus ?

J-L. A : Pas du tout. C’est une question de racines. Le balafon, c’est la terre. La guitare, c’est le vent. Pour moi, le balafon possède une spiritualité que le piano électronique ne pourra jamais imiter. En le plaçant dans un contexte Jazz, je montre aux jeunes que nos instruments ne sont pas « archaïques ». Ils sont d’une modernité absolue si on sait les écouter.

L.M. : Vous avez repris « My Way ». Certains puristes vous ont reproché de trop « occidentaliser » votre musique. Que leur répondez-vous ?

J-L. A : Je leur réponds que la musique n’appartient à personne. Quand je joue My Way, je ne cherche pas à devenir Frank Sinatra. Je cherche à montrer que cette mélodie peut battre au rythme d’un cœur de la forêt équatoriale. Le métissage n’est pas une perte d’identité, c’est une multiplication. Celui qui s’enferme dans son village finit par s’éteindre. Celui qui court après l’Occident finit par se perdre. Moi, je marche sur la ligne de crête, entre les deux.

L.M.  : Quel est le plus grand danger pour la musique africaine aujourd’hui ?

J-L. A : L’amnésie. On oublie les maîtres et on recherche la facilité. C’est pour cela que j’ai fait Cameroon Everlasting. Si nous ne célébrons pas nos légendes qui le fera ? Si la jeunesse ne sait pas qui était Anne-Marie Nzié ou Eboa Lottin, elle construira sa maison sur du sable. Ma vision musicale est un combat contre l’oubli.

LE CHIFFRE : 3

C’est le nombre de Grammy Awards remportés par l’artiste lors des AFRIFRIMO à Dallas. Une reconnaissance internationale qui prouve que son message traverse les océans.

L’ANECDOTE DU STUDIO

Lors de l’enregistrement de l’album Ebotan, le légendaire Manu Dibango s’est arrêté de jouer après une prise de Jay-Lou pour lui dire : « Petit, tu ne joues pas de la guitare, tu racontes une histoire. » C’est si bien vu car Jay-Lou considère ses solos non pas comme des démonstrations techniques, mais comme des chapitres de sa vie.

L’ESSENTIEL EN 10 DATES : LE PARCOURS D’UN MAESTRO

1960’s : Naissance à Yaoundé, Cameroun. Il grandit dans une famille où la politique et la culture se côtoient, s’imprégnant très tôt du gospel et des rythmes traditionnels.

1997 : Sortie de son premier album « Prélude ». Le public découvre un guitariste capable de transfigurer le Bikutsi avec une élégance rare.

2002 : Avec l’album « Spellings », il commence à affiner son concept de fusion et attire l’attention des critiques de jazz internationaux.

2006 : Sortie de l’album culte « Ebotan ». C’est l’année de la consécration artistique, notamment grâce à sa collaboration avec Manu Dibango, qui adoube son style unique.

2008 : Exploration des sonorités d’Afrique du Sud avec l’album « Unforgettable Soweto« , prouvant que sa vision musicale dépasse les frontières du Cameroun.

2011 : Publication d’« Ethno Skies ». Il y introduit le balafon comme instrument central de sa réflexion jazz, un tournant vers une musique plus spirituelle et aérienne.

2014 : Triomphe aux AFRIFRIMO Awards à Dallas (USA). Il remporte trois trophées, dont celui de la « Meilleure Carrière », confirmant son statut de figure majeure de la diaspora.

2019 : Sortie de « Afro Latino Club », où il tisse des liens entre les rythmes bantous et les percussions latines, illustrant sa vision du « pont musical ».

2020 : Lancement du projet anthologique « Cameroon Everlasting ». En pleine pandémie, il offre un hommage vibrant au patrimoine musical camerounais en réarrangeant les classiques des années 70 et 80.

2024-2025 : Ethno Skies V.2, Retour aux sources et engagement humanitaire renforcé. Jay-Lou continue de faire voyager le PAJ tout en dirigeant des projets de

l’ONG Ark Jammers ou il est vice-président, directeur artistique..

LE MOT DE LA FIN

Jay-Lou Ava n’est pas seulement un musicien ; c’est un passeur de mémoire. Dans un monde qui court après l’éphémère, il a choisi la pérennité. Sa guitare ne joue pas des notes, elle écrit l’histoire d’une Afrique fière, savante et résolument tournée vers l’avenir.

Laurence Maillet.

 Arts et Cultures du nouveau millénaire.

(NAC2026)

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