ENTRE CASERNES ET URNES : L’AFRIQUE FACE AU DILEMME DU POUVOIR
Pour garantir la stabilité politique et prévenir l’instabilité chronique qui alimente le putschisme, il est essentiel de renforcer une gouvernance fondée sur la transparence, la reddition des comptes et le respect strict des principes démocratiques.
Face à la montée des « démocratures », où les institutions sont instrumentalisées et les libertés restreintes, l’Afrique doit réaffirmer que la politique appartient aux civils, tandis que la place légitime des forces armées reste dans les casernes, au service de la nation et non du pouvoir.
Seule une gouvernance crédible, adossée à l’État de droit et à la participation citoyenne, peut rompre avec la dérive sécuritaire et contenir le « sécuritarisme », afin de bâtir des sociétés résilientes et véritablement démocratiques.
Les raisons avancées pour justifier ces coups d’État, tant par les putschistes que par certains analystes, sont multiples et souvent imbriquées :
- Gouvernance défaillante, corruption, inégalités.
Les militaires justifient fréquemment leur intervention par “la mauvaise gouvernance”, l’“incapacité à livrer les biens publics”, la corruption, la gabegie ou le népotisme.
Quand des régimes civils, parfois issus d’élections, n’améliorent ni les services publics, ni les niveaux de vie, ni ne parviennent à réduire les inégalités, leur légitimité s’érode, ouvrant un espace propice aux interventions armées.
- Sécurité, insécurité et violences — le piège du Sahel.
Dans des pays comme le Burkina Faso, le Mali ou le Niger, l’essor des groupes djihadistes, l’insécurité croissante et les menaces terroristes ont fragilisé l’État.
Beaucoup de populations ont critiqué les gouvernements civils pour leur incapacité à protéger les citoyens.
Cet environnement “sécuritaire” fournit un prétexte légitime, aux yeux de certains, pour un retour de l’armée, supposée plus “fiable” pour restaurer l’ordre et garantir la sécurité.
- Politisation des armées et héritage post-colonial.
Un facteur structurel revient régulièrement : dans de nombreux pays, l’armée n’a jamais perdu sa dimension politique ou réserve de pouvoir. Elle reste un acteur à part entière, ce qui rend les transitions toujours fragiles.
Quand le pouvoir civil vacille, l’armée apparaît comme un recours, en particulier dans des États où les institutions sont faibles et les élites coupées de la population.
- Effet contagion, modelage d’un “modèle putschiste”.
Le succès d’un coup d’État dans un pays inspire d’autres. Le retour des militaires au pouvoir dans un pays fait figure de “modèle” pour des officiers désillusionnés dans un autre.
Certains analystes évoquent une dynamique auto-entretenue : plus les coups se multiplient, plus la norme du recours à la force s’impose ; le risque est que la démocratie devienne l’exception.
Du “coup d’État militaire” au “coup d’État civil” ? Vers une forme nouvelle de basculement.
Ces dernières années posent la question d’un glissement historique : l’Afrique ne passe plus seulement de civils à militaires par la violence, mais parfois de civils, élus ou installés, à des régimes autoritaires “institutionnels” ou semi-militaires.
Ces glissements peuvent s’opérer à travers des amendements constitutionnels, des tentatives de maintien au pouvoir, des transitions lentes mais fondamentales, ce que l’on pourrait qualifier de “coup d’État civil”.
Mais pour l’instant, ce que l’on observe surtout, c’est un retour massif des militaires au pouvoir, souvent présenté comme un “nettoyage”, que l’on espère salutaire, de la mauvaise gouvernance ou de l’impuissance des civils. Certains chercheurs y voient “une fin de cycle” de la démocratie importée.
Ainsi, le basculement ne serait plus simplement alternance : il pourrait s’agir d’un nouveau cycle, où l’ordre militarisé redevient la référence quand l’État civil s’est effondré.
Conséquences : désillusions, instabilité et remises en question.
- Affaiblissement des institutions démocratiques : les coupes brutales dans les constitutions, dissolutions de parlements, suspensions de libertés fondamentales fragilisent durablement la démocratie.
- Recul des droits, de la transparence et de la reddition de comptes : les promesses de “bonne gouvernance” souvent portées par les putschistes tardent à se concrétiser, et nombre de régimes restent opaques.
- Droit à la sécurité vs. droits civiques : un compromis fragile : face à l’insécurité (terrorisme, violences, instabilité), certains segments de la population semblent accepter, voire souhaiter, des régimes forts, quitte à sacrifier les libertés.
- Risques d’isolation et de fragmentation régionale : des pays sortent peu à peu des cadres régionaux traditionnels (alliances, communautés régionales), ce qui fragilise la coopération, l’intégration, l’économie et la diplomatie collective.
Vers un nouveau pacte social, ou un retour au statu quo autoritaire ?
Les récents coups d’État traduisent un rejet partiel, parfois massif, des promesses de la démocratie électorale. Mais ce rejet ne garantit pas l’émergence d’un ordre meilleur.
Selon certains experts, pour qu’un “nouveau départ” ait une chance, il faudrait réformer profondément les institutions : professionnaliser l’armée, garantir un réel contrôle civil sur les forces armées, reconstruire des institutions capables de répondre aux attentes socio-économiques des populations, et restaurer la confiance politique.
Sans cela, le retour des militaires ne sera qu’un cycle sans fin, un “va-et-vient” entre impasse civile et autoritarisme militaire, au détriment des aspirations démocratiques des peuples africains.
Conclusion : entre désillusion et espoir — l’Afrique au carrefour de ses démocraties
L’Afrique de l’après-indépendance a connu de nombreuses transitions : colonies → États indépendants → régimes civils → dictatures militaires → tentatives démocratiques → et aujourd’hui, basculements encore violents.
Les récents coups d’État montrent que les fragilités historiques, pauvreté structurelle, corruption, instabilité, rejet des élites, n’ont pas disparu. Bien au contraire : elles fragilisent les démocraties naissantes et incitent, dans des contextes extrêmes, à l’appel à l’armée.
Mais l’Afrique n’est pas condamnée à l’instabilité. Si le “modèle putschiste” a le vent en poupe aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il est efficace, c’est parce qu’il semble parfois, dans la durée, le seul capable de garantir un minimum d’ordre, d’autorité et de survie étatique.
Le défi, pour les Africains, la diaspora, la communauté internationale, est de réussir un “troisième tournant” : après l’indépendance, après le règne des indépendances militaires, réussir une démocratisation solide, inclusive, durable, qui réponde aux aspirations citoyennes et non aux ambitions d’une minorité.
@Adrien Macaire Lemdja
A.M.L Consulting

