TOCSINS ET SIRENES
Dans une approche sociologique d’une urbanisation de citadins, dans une ville forestière d’Afrique centrale, on remonte jusques à quand dans le passé et jusques où dans le présent pour savoir quand l’idée même de construction d’une cité a fait son apparition ? Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures, et pas besoin de sortir d’une grande école pour comprendre que l’idée de cité ou de ville moderne est un fait de la colonisation occidentale. Dans un pays africain où la médiocrité prime, où le nivellement par le bas est le mode opératoire, toute pensée intellectuelle peut être tournée en dérision, voire en ridicule et peut se réduire en une fine peau de chagrin. Alors disons les choses comme on les a vu et comme on les a vécu ou presque.
J’avais été au marché de Mokolo, je n’y avais plus mis les pieds depuis plusieurs décennies, mais là je n’avais pas le choix, je devais trouver de petites choses pour ne plus me sentir en camping dans mon séjour.
Je traverse la rue, en évitant un nid de poule profond comme un puits, je m’engouffre avec témérité dans une allée marchande, qui jouxte le trottoir, c’est relativement calme par ici. De part et d’autre, des rouleaux de coupons de tissus de coloris et de textures différentes ; je prends un tissu entre les doigts, mais la texture est plus rêche, je décide de prendre deux longueurs de popeline légère, tout immaculée, c’est pour le village, quand on dira la messe ; je paie et je m’en vais. Je ne sais pourquoi, je décide d’explorer le machin, c’est un peu glauque, sous ma grande robe de dentelles lourdes, c’est l’étuve, je sens des gouttes de sueur couler le long de mes jambes, je me tamponne les guiboles devant les commerçants un peu amusés, ils me regardent sans rien dire, avec un petit sourire narquois, je ne les calcule pas, on verra le reste at home si je survis.
Et puis, tant pis, je me lance, j’y suis, j’y explore, on ne va pas me dire, je dois visiter le coin. Je m’avance donc vers une minuscule galerie, bondée de monde, en guise de boutiques, ce sont des encavements remplis à ras bord de camelotes et d’objets baroques de toute nature, plastique, aluminium, c’est du toc fumant, du clinquant fétide et du désuet rance, des articles de seconde main, de troisième main, voire de quatrième, qui semblent avoir été pris dans des lieux d’outre-tombe. Je me fraie un passage dans le couloir de clients, de badauds et de sauveteurs. Un jeune homme se propose de me guider dans ce labyrinthe, je lui dis que je peux me débrouiller sans lui. L’air est ici presqu’irrespirable, on suffoque, la chaleur dégagée par les néons et lampions multicolores rend ma progression chaotique.
Pour qui sonne le tocsin ??? Ça bruisse dans tous les sons et sur tous les tons. Il y a longtemps que j’ai perdu le contact avec mon monde noir, je me sens oppressée, mais il faut en finir avec la distance, je veux être libre, je dois me remettre dans le bain populaire, du moins, je dois essayer, sinon, je ne pourrais plus jamais y vivre de nouveau. Lorsque je suis partie, j’avais à peine vingt ans, là j’entre dans la phase paisible, mais ceci est une autre histoire. Mon dieu, pourvu qu’une envie de pipi ne me prenne, ce serait terrible, je le ferais par terre ? Allez, on ne pense pas aux fluides qui fâchent ; mais, comment ils font au fait, ceux qui vivent sur ces tas-là ? Ont-ils des chaises percées ?
J’évite de justesse de me faire aplatir par des porteurs de gros ballots, très pressés, je les esquive comme je peux, je n’ai jamais compris ce que ça voulait dire : ‘loukot’, ‘loukot’, c’est du pidgin. On se presse les uns contre les autres, on se dépasse, parfois on se retrouve au beau milieu d’une querelle ou d’une dispute pour une paire de chaussures des années trente, j’exagère à peine, pour une robe ancienne ou une relique de veste de polyester froissée, on évite les coups perdus, et les mains baladeuses, on circule ; du monde, partout, on ne se croise pas sans se toucher, pire sans se bousculer, ces allées de marché sont de minuscules bretelles entre les boutiques surchauffées et encombrées, ça grouille de monde, de bruits, de voix, de cris, je cherche où me poser pour reprendre mon souffle, je me perche sur le tabouret d’un commerçant paisible dans ce brouhaha de tocsins devenu fous, il me regarde sans rien dire, je lui fais un petit sourire, il ne bronche pas. Je sens que je suis au bord du rubicond, je décide de sortir de ce dédale, à l’air libre, c’est-à-dire en retrouvant le peu de bitume de la route, je me lève et je pars sans remercier le marchand. Je fais alors quelques pas, guidée par le bruit des moteur de voitures, ouf, j’entends le coup de sifflet du gardien de la paix à l’uniforme crasseux, il essaie de réguler la circulation des motos-taxis ; dans ce foutoir, c’est à se demander comment ils font pour qu’il n’y ait pas plus d’accident de la circulation à chaque croisement ; au loin, on entend une sirène de pompiers ; soudain, je me retrouve sur la grande route, j’ai été près du collapse dans ce tohu-bohu.
Mais, je sais que j’ai été au cœur du purgatoire, je pourrais y retourner sans appréhension, je me sens un plus chez moi maintenant.
Nicole OMGBA
Pour les huttes du livre

