CAMEROUN : LA DANGEREUSE BANALISATION DU TRIBALISME
Des réseaux sociaux aux plateaux de télévision, les discours tribalistes gagnent du terrain au Cameroun dans une inquiétante indifférence. Entre frustrations sociales, instrumentalisation politique et faillite des mécanismes de transmission des valeurs civiques, le pays voit se fissurer progressivement le socle du vivre-ensemble. Une dérive qui, si elle continue d’être minimisée, pourrait fragiliser durablement l’unité nationale.
Le Cameroun a longtemps aimé se raconter comme une Afrique en miniature. Une formule devenue slogan officiel, répétée dans les discours politiques, les salles de classe et les cérémonies républicaines pour célébrer la coexistence de plus de 250 groupes ethniques au sein d’un même État. Pourtant, derrière cette image d’unité plurielle, le pays traverse aujourd’hui une crise silencieuse mais profonde : celle de la fragmentation du lien national.
Depuis plusieurs années, les discours tribalistes et identitaires prolifèrent dans l’espace public avec une intensité inédite. Sur Facebook, TikTok, WhatsApp, YouTube ou X, les insultes communautaires, les amalgames ethniques et les appels à l’exclusion se multiplient. Les plateaux de télévision, autrefois perçus comme des espaces de débat républicain, deviennent parfois des arènes où prospèrent invectives, stigmatisations régionales et procès identitaires.
Ce phénomène dépasse désormais le simple folklore des rivalités communautaires. Il s’installe dans le langage politique, infiltre les conversations quotidiennes et façonne progressivement les imaginaires collectifs. Plus inquiétant encore : sa banalisation.
Dans un pays déjà fragilisé par la crise séparatiste dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016, cette montée des tensions identitaires constitue une menace sérieuse pour la cohésion sociale. Car l’histoire africaine enseigne une vérité brutale : les fractures verbales précèdent souvent les fractures politiques.
LE TRIOMPHE DU “NOUS” CONTRE “EUX”.
Le tribalisme contemporain au Cameroun ne prend pas toujours la forme explicite de discours de haine assumés. Il avance souvent masqué, sous les habits du commentaire politique, de la dérision numérique ou de la dénonciation citoyenne.
Sur les réseaux sociaux, certains débats politiques se transforment rapidement en affrontements communautaires. Les critiques adressées à des responsables publics débordent fréquemment vers des accusations collectives visant des groupes ethniques entiers. À mesure que le débat politique se polarise, l’identité communautaire devient un prisme de lecture systématique.
Dans cet univers numérique dominé par l’instantanéité et l’émotion, l’argument cède le pas à l’invective. Des internautes assimilent certaines communautés au pouvoir, d’autres à l’opposition, d’autres encore à la corruption, au favoritisme ou à la marginalisation. Le citoyen disparaît derrière l’appartenance ethnique.
Cette logique d’assignation identitaire s’observe également dans les discours opposant “autochtones” et “allogènes”, notamment lors des élections locales ou des conflits fonciers.
Dans certaines villes, des candidats sont parfois jugés moins sur leurs compétences que sur leurs origines régionales ou supposées.
Le phénomène touche aussi les espaces audiovisuels. Certaines émissions politiques, à la recherche du buzz et de l’audience, favorisent des confrontations spectaculaires où les sous-entendus tribalistes deviennent des instruments de polarisation. Le sensationnalisme médiatique nourrit alors un climat où la provocation remplace l’analyse.
La violence symbolique s’exprime également à travers des campagnes de harcèlement numérique. Des personnalités publiques, journalistes, artistes ou universitaires sont parfois prises pour cible non pour leurs idées, mais pour leur identité réelle ou supposée. Le débat cesse alors d’être démocratique ; il devient ethnique.
UNE SOCIÉTÉ FRUSTRÉE ET DÉSORIENTÉE.
Pour comprendre cette montée du tribalisme, il faut regarder au-delà des seuls réseaux sociaux.
Ceux-ci ne créent pas les fractures ; ils les amplifient.
Le premier facteur est sans doute la crise de l’ascenseur social. Dans un contexte de chômage massif, de précarité économique et d’inégalités persistantes, de nombreux Camerounais ont le sentiment que l’accès aux opportunités dépend moins du mérite que des réseaux d’influence, des affiliations communautaires ou des proximités politiques.
Lorsque les institutions cessent d’incarner l’équité, les individus se replient sur les solidarités primaires. La communauté devient alors un refuge psychologique et un mécanisme de protection face à un État perçu comme distant ou injuste.
Cette défiance nourrit une lecture ethnicisée de la réussite et de l’échec. Si un individu accède à une haute fonction, certains y voient la victoire d’un groupe. S’il échoue, d’autres dénoncent une exclusion communautaire. Peu à peu, la citoyenneté s’efface derrière l’appartenance identitaire.
Le sentiment d’injustice sociale alimente également les frustrations. Une jeunesse urbaine hyper connectée observe quotidiennement les écarts de richesse, les privilèges visibles et les trajectoires de réussite opaques. Dans cet environnement, les discours simplificateurs trouvent un terrain fertile.
Les entrepreneurs de colère prospèrent alors en désignant des responsables collectifs : telle communauté contrôlerait l’économie, telle autre l’administration, telle autre encore les ressources de l’État. Cette rhétorique fonctionne parce qu’elle offre des explications simples à des réalités complexes.
LES RÉSEAUX SOCIAUX, FABRIQUES DE RADICALITÉ.
L’explosion des plateformes numériques a profondément transformé le débat public camerounais. Les réseaux sociaux ont démocratisé la parole, mais ils ont également accéléré la diffusion des discours extrêmes.
Les algorithmes privilégient les contenus émotionnels, polarisants et conflictuels. Plus un message choque, plus il circule. Les vidéos provocatrices, les insultes communautaires ou les accusations collectives génèrent davantage d’interactions que les analyses nuancées.
Cette économie du buzz encourage les surenchères verbales. Des influenceurs construisent leur notoriété sur la provocation identitaire. Certains militants politiques transforment les plateformes numériques en champs de bataille communautaires.
WhatsApp joue un rôle particulier dans cette dynamique. Les messages y circulent rapidement dans des groupes fermés où les mécanismes de vérification sont quasi inexistants. Rumeurs, manipulations et contenus haineux se propagent alors sans filtre.
À cela s’ajoute l’anonymat relatif offert par Internet. Derrière un pseudonyme, certains internautes expriment des violences verbales qu’ils n’assumeraient probablement pas dans l’espace public réel.
Le problème ne réside pas uniquement dans l’existence de ces discours, mais dans leur normalisation progressive. À force d’être répétés, les propos tribalistes finissent par apparaître comme une composante ordinaire du débat politique.
L’ÉCOLE ET LA FAMILLE EN RETRAIT.
La crise actuelle révèle également l’affaiblissement des structures traditionnelles de socialisation.
Pendant longtemps, l’école camerounaise jouait un rôle central dans la fabrication du sentiment national. L’éducation civique, les symboles républicains et le récit national participaient à la construction d’un imaginaire collectif commun.
Aujourd’hui, cette mission semble s’être diluée. L’enseignement civique a perdu de sa substance, tandis que les jeunes générations grandissent dans un univers numérique mondialisé où les logiques communautaires circulent sans encadrement.
La famille, elle aussi, peine à transmettre des repères stables. Les transformations économiques, l’urbanisation et la précarité ont fragilisé les mécanismes traditionnels d’encadrement moral.
Dans certains cas, les préjugés identitaires se transmettent désormais dès l’enfance, à travers des conversations familiales ou des représentations sociales héritées. L’autre devient un concurrent avant d’être un compatriote.
Le recul de l’autorité morale touche également les institutions religieuses. Alors qu’elles constituaient autrefois des espaces de modération sociale, leurs messages peinent parfois à rivaliser avec l’influence des réseaux sociaux et de la culture de l’argent rapide.
DES RESPONSABILITÉS POLITIQUES ÉVIDENTES.
La classe politique porte une part importante de responsabilité dans cette dégradation du climat social.
Depuis plusieurs décennies, les appartenances régionales et ethniques sont régulièrement mobilisées comme instruments de conquête ou de conservation du pouvoir. Les investitures électorales, les équilibres administratifs et certains discours de campagne entretiennent parfois l’idée que l’État fonctionne selon des logiques communautaires.
Même lorsque ces perceptions sont exagérées, elles produisent des effets réels sur les imaginaires collectifs.
Certains acteurs politiques jouent sur les frustrations identitaires pour consolider leurs bases électorales. D’autres laissent prospérer des discours haineux au sein de leurs soutiens sans les condamner clairement.
Cette ambiguïté est dangereuse. Car lorsqu’un responsable politique banalise des propos communautaires, il contribue à légitimer leur diffusion dans l’espace public.
L’absence de sanctions judiciaires renforce également le sentiment d’impunité. Rarement les auteurs de discours tribalistes sont poursuivis avec rigueur, même lorsque les propos franchissent clairement les limites prévues par la loi.
Or un État qui tolère durablement les discours de haine prend le risque de voir ceux-ci s’installer
RECONSTRUIRE LE RÉCIT NATIONAL.
Face à cette montée des tensions, la réponse ne peut être uniquement sécuritaire ou répressive. Le défi est avant tout civique, culturel et politique.
La première urgence consiste à réhabiliter l’éducation civique. Le sentiment d’appartenance nationale ne se décrète pas ; il se construit. L’école doit redevenir un espace de transmission des valeurs républicaines, du respect de la diversité et de la culture du débat.
Les médias ont également une responsabilité majeure. Les chaînes audiovisuelles et plateformes numériques doivent cesser de transformer les tensions identitaires en produits d’audience. La liberté d’expression ne peut servir de prétexte à la diffusion permanente de discours toxiques.
Le régulateur de l’audiovisuel doit exercer son rôle avec davantage de fermeté et d’impartialité.
Les discours ouvertement haineux doivent entraîner des sanctions claires.
La justice, elle aussi, doit sortir de sa passivité. Les lois existent ; encore faut-il les appliquer.
L’impunité actuelle alimente la récidive.
Mais aucune politique de cohésion ne sera crédible sans une réduction des injustices sociales.
Tant que de larges franges de la population auront le sentiment d’être exclues des opportunités économiques et politiques, les entrepreneurs identitaires continueront de prospérer.
La reconstruction du récit national passe également par la promotion du mérite, la transparence dans la gestion publique et la restauration de la confiance envers les institutions.
Les leaders religieux, les intellectuels, les artistes et les influenceurs ont enfin un rôle essentiel à jouer. Leur parole peut contribuer soit à l’apaisement, soit à la fragmentation.
LE DÉFI D’UNE GÉNÉRATION.
Le Cameroun se trouve aujourd’hui à un moment charnière. La montée du tribalisme n’est pas une fatalité culturelle. Elle est le symptôme d’une société traversée par des frustrations profondes, des inégalités persistantes et une crise de confiance envers ses institutions.
Mais les sociétés ne basculent jamais uniquement à cause de leurs fractures. Elles basculent surtout lorsque ces fractures cessent d’émouvoir.
Le véritable danger réside peut-être là : dans l’habituation progressive à la violence verbale, dans cette manière de considérer les insultes communautaires comme de simples excès de réseaux sociaux, sans conséquences réelles.
Or les mots fabriquent des imaginaires. Et les imaginaires finissent souvent par façonner les réalités politiques.
Le Cameroun possède encore de puissants ressorts de résilience : une longue tradition de coexistence, des solidarités intercommunautaires vivaces et une jeunesse capable d’inventer d’autres récits que ceux de la haine.
Mais cette résilience ne survivra pas à l’indifférence.
Car aucune nation ne demeure unie lorsque ses citoyens commencent à se regarder d’abord comme des appartenances ethniques avant de se reconnaître comme membres d’un destin commun.
@Adrien Macaire Lemdja
CEO A.M.L Consulting

