CAMEROUN : L’IMPÉRATIF RÉPUBLICAIN DE LA LUTTE CONTRE LE TRIBALISME
Le Cameroun contemporain, archipel de cultures et capital immatériel d’une infinie richesse, vacille sous les assauts d’une crise insidieuse : le renoncement de l’État-nation face aux idoles du repli identitaire. La République, jadis rêvée comme un sanctuaire universel, menace de se dissoudre en une juxtaposition d’enclaves hostiles où la citoyenneté se trouve vidée de sa sève éthique.
Face à cette fragmentation qui fissure les pactes fondateurs de 1960 et 1972, l’urgence n’est plus à la conciliation cosmétique, mais à la refondation absolue. Il faut substituer aux allégeances du sang le culte d’un patriotisme constitutionnel (1), inclusif et inflexible. L’exigence morale impose de repenser les fondements mêmes du vouloir-vivre-ensemble pour transcender les clivages paralysants. Seule une prise de conscience collective sauvera le pacte républicain de l’effondrement. Le risque de déchirement n’est pas un accident. Il est le fruit d’une instrumentalisation cynique, où l’ethnie devient la monnaie d’échange d’une oligarchie en quête de rentes de situation (2). Dès lors, les agoras numériques et les tréteaux médiatiques se transforment en miroirs grossissants de la haine, où la stigmatisation de l’autre tient lieu de doctrine. Cette lèpre s’infiltre jusqu’aux bastions professionnels, substituant aux lois sacrées de la compétence le calcul occulte des quotas tribaux.
L’ARSENAL JURIDIQUE CONTRE LES DÉRIVES DISCRIMINATOIRES
Pour la jeunesse formée, le verdict est cruel : l’État n’apparaît plus comme un arbitre impartial, mais comme le théâtre d’une captation clanique. Ce sentiment d’injustice brise le miroir de la confiance collective et nourrit les ressentiments interrégionaux. En enchaînant le destin des hommes à leurs origines biologiques, le tribalisme condamne le génie national à une paralysie lente et le pays à une endogamie managériale stérile (3). Afin de conjurer le péril, l’État doit s’armer d’une rigueur inflexible par une criminalisation sans concession de la haine tribale. Toute manifestation de discrimination ou de discours ethno-fasciste doit être érigée en crime de haute trahison contre l’unité nationale. Cette ingénierie juridique exige l’adoption immédiate d’un Code d’éthique républicaine opposable à tous les agents publics. Le droit positif doit ici devenir le glaive protecteur de l’égalité citoyenne face aux dérives discriminatoires.
Aucune tolérance ne saurait être accordée à ceux qui sacrifient l’intérêt général sur l’autel du clan. Afin de matérialiser cette volonté politique, il convient de créer une Haute Autorité Indépendante de Contrôle Méritocratique. L’institution ainsi créée doit être constitutionnellement dotée d’un pouvoir de saisine d’office et d’audit contraignant au sein des administrations. Toutes les fonctions publiques et toutes les entreprises d’État seront soumises à une vérification stricte des processus de recrutement. Les nominations et les promotions ne doivent plus être des faveurs de comptoir, mais le reflet de standards d’excellence certifiés. L’orthodoxie méritocratique deviendra le seul critère de sélection et de légitimité au sein de l’appareil étatique, garantissant à chaque citoyen une égalité réelle des chances, juridiquement protégée.
LE SOUFFLE DE L’ESPRIT ET LE BRASSAGE DES CONSCIENCES
Au fer de la loi doit impérativement s’ajouter le souffle éthique et émancipateur de l’esprit par une refondation des structures de transmission (4). Les institutions scolaires et universitaires doivent enseigner une histoire critique des civilisations pour déconstruire les illusions essentialistes qui emprisonnent les consciences. Dans cette perspective, il importe d’introduire dans les programmes de formation supérieure un enseignement transversal de philosophie politique, axé sur le constitutionnalisme républicain. Parallèlement, une politique audacieuse d’aménagement du territoire doit orchestrer le brassage des corps et des esprits. L’État est appelé à créer des pôles d’excellence universitaires et économiques interrégionaux pour forcer la mixité des cadres de demain. Arracher les futurs dirigeants à l’étroitesse de leurs bassins sociologiques d’origine permettra de les jeter opportunément dans le grand courant revisité du destin national.
En définitive, le Triangle des tumultes ne saurait projeter sa puissance dans le concert des nations modernes si ses fondations intérieures demeurent minées par les discriminations ethniques. L’intégration nationale n’est ni un slogan d’apparat, ni un équilibre cosmétique, mais une exigence de sécurité intérieure et de souveraineté inaliénable. C’est par le triomphe des compétences sur les sphères claniques que s’élève une République solidaire, fière de sa diversité macro-ethnique. Chaque citoyen y sera alors jugé à la noblesse de son verbe et de ses actes, et non à la résonance de son patronyme. Le Cameroun de demain se construira sur les ruines des archaïsmes identitaires, ou il ne se construira pas. Engageons-nous dès aujourd’hui sur la voie sacrée de la justice, de l’effort et de la reconquête d’une patrie commune.
le Professeur Alain Boutat
(*) Précédemment directeur d’hôpitaux universitaires à Lausanne (Suisse), est épidémiologiste, économiste et politiste.
Le Club de Mediapart
1er juillet 2026
Notes et références :
(1) Habermas J. Écrits politiques : Culture, droit, histoire, Cerf, 1998.
(2) Bayart J-F. L’État en Afrique : La politique du ventre, Fayard, 1989.
(3) Fanon F. Les Damnés de la Terre, François Maspero, 1961.
(4) Towa M. Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Éditions Clé, 1971.

