CAMEROUN : QUE RETENIR DU VOYAGE APOSTOLIQUE DE LÉON XIV ?

Le voyage du pape Léon XIV au Cameroun entremêle des dimensions politique et liturgique. Dimension politique, parce que l’actuel successeur de Saint-Pierre, à la tête du Vatican, visite un autre chef d’État dans un pays marqué par des enjeux sécuritaires et sociaux. Dimension liturgique, car ce voyage de communion spirituelle vise à renforcer la foi catholique d’environ 40 % des Camerounais.

Quatrième visite d’un souverain pontife, en l’espace de 40 ans sous la présidence de Paul Biya, l’événement ecclésial fait surnommer le Cameroun « deuxième maison des papes ». À cette occasion fort mémorable, le logotype du voyage apostolique présente une Bible ouverte sur une carte aux couleurs nationales, avec une colombe dorée comme action du Saint-Esprit. Et la silhouette du pape y apparaît en attitude de dévotion. La devise liturgique (« Que tous soient un », Jean 17:21) est la prière sacerdotale de Jésus-Christ pour la mission harmonieuse de ses disciples, choisie pour dissuader des tensions séparatistes. Ce testament spirituel avant la passion du Seigneur fait écho à la devise épiscopale du Souverain pontife (« In Illo uno unum / Un en Celui qui est Un »), d’une vive profondeur théologique inspirée par la pensée de Saint Augustin (354-430). En substance, n’est-ce pas une sorte d’appel à l’unité fondamentale et à l’appartenance commune dans un contexte manifestement clivé ?

SERVITEUR DU DIALOGUE ET DE LA RÉCONCILIATION

Eu égard à ce qui précède, le Saint Père en fonction n’est-il pas venu au Cameroun pour de nobles desseins, notamment comme serviteur du dialogue et de la réconciliation dans une « Afrique en miniature » et en quête de paix ? En réalité, bien que le pape soit le chef spirituel d’environ 1,5 milliard de catholiques de la planète bleue, ses prises de position peuvent aussi bien rassurer que troubler, sachant qu’elles ne se limitent pas à la liturgie pastorale. En effet, il n’est pas rare de voir l’Évêque de Rome intervenir sur des questions politico-socio-éthiques susceptibles de heurter moult fidèles et/ou des gouvernements : avortement, euthanasie, mariage de prêtres, migration, prévarication, pauvreté, justice sociale, paix, etc.

Ainsi, à Yaoundé, le 15 avril 2026, au Palais de l’unité à Étoudi, devant le président Paul Biya, le corps diplomatique et la société civile, le souverain de l’État de la Cité du Vatican a tenu un discours qui n’a pas manqué d’interpeller un auditoire attentif (1) :

– « Il faut briser les chaînes de la corruption qui défigurent l’autorité en la vidant de sa crédibilité ».

– « La loi est un rempart sûr contre les caprices des riches », en tant que garant de l’égalité et protecteur des plus vulnérables face aux abus de pouvoir des personnes fortunées.

– « Gouverner, c’est écouter réellement les citoyens, estimer leur intelligence et leur capacité à contribuer à l’élaboration de solutions durables aux problèmes en présence […]. Ceux qui commandent sont au service de ceux qu’ils semblent commander ».

EXAMEN COLLECTIF DE CONSCIENCE

Le pape a ensuite plaidé pour des institutions « justes et crédibles », et appelé à rejeter la logique de la violence et de la guerre pour une « paix désarmée et désarmante ». Se rappelant les « exhortations exigeantes » de ses prédécesseurs en visite au Cameroun, Jean-Paul II (1985, 1995) et Benoît XVI (2009), Léon XIV invite les dirigeants et la société entière à un examen collectif de conscience : « Où en sommes-nous ? Comment la Parole qui nous a été annoncée a-t-elle porté ses fruits ? Et que reste-t-il à faire ? » (2). De telles déclarations peuvent s’avérer déplaisantes lorsqu’elles sont interprétées comme des leçons de morale directe sur la gouvernance d’un État souverain.

À Bamenda, épicentre de la crise fratricide anglophone, le pape a également dénoncé, le 16 avril, dans la cathédrale Saint-Joseph (3) :

– « Les seigneurs de la guerre » qui dépensent des milliards pour tuer et dévaster, alors qu’on ne trouve pas les ressources nécessaires pour soigner et éduquer.

– Ceux « qui manipulent la religion et jusqu’au nom même de Dieu pour leur propre profit militaire, économique et politique ».

– Le monde qui « est ravagé par une poignée de tyrans et maintenu sur pied par une myriade de frères et sœurs solidaires ».

N’est-ce pas une réponse cinglante depuis Bamenda au président Donald Trump qui venait de partager un photomontage ahurissant et d’attaquer verbalement Léon XIV ? Vraisemblablement !

CHARGE SPIRITUELLE DE PLUS DE 2000 ANS

Il n’en reste pas moins que le pape assume : « Je n’ai ni peur de l’administration de Trump, ni de dire le message de l’Évangile » (4). D’un point de vue religieux, le Prince des apôtres a pour mission d’annoncer l’Évangile qui peut marquer « à temps et à contretemps ». Jean-Paul Il évoquait des « signes de contradiction » empruntés à Siméon (Luc 2:34), soulignant que le Christ et, par extension, l’Église, par sa vocation et son message, divise les cœurs, suscitant autant l’adhésion que l’opposition, à la fois l’approbation et la contestation. Conviant à prendre position, François ajoutait que « Les brebis ont leur odeur, et le pasteur doit les sentir. C’est l’odeur de la vie réelle, l’odeur du travail, de la fatigue, de la lutte quotidienne » (5).

Il en résulte que la parole du pape Léon XIV, à l’instar de celle de ses prédécesseurs, peut déplaire aux politiques, aux ouailles, aux médias, et même aux ecclésiastiques. Investis de la continuité d’une charge spirituelle de plus de 2000 ans, les successeurs de Saint-Pierre sont attachés à ce qu’ils considèrent comme la vérité évangélique. Par sa nature, la foi chrétienne implique alors un défi face aux incertitudes, devenant un écueil pour certains et un salut pour d’autres. N’est-ce pas déjà respectable dans ce bas-monde majoritairement insensible aux misères humaines et simplement indifférent à l’élaboration féconde de solutions communes ?

Par Alain Boutat

Épidémiologiste,

Économiste et Politiste

Lausanne

MEDIAPART SAM. 18 AVRIL 2026

(1) Pape Léon XIV. Discours de Yaoundé, 15/04/2026.

(2) Asta A. « Le Pape exhorte les autorités camerounaises à briser les chaînes de la corruption », Vatican News, 15/04/2026.

(3) Pape Léon XIV. Discours de Bamenda, 16/04/2026.

(4) Cordelier J. « Donald Trump contre Léon XIV : lequel a plus peur de l’autre ? », Le Point, 15/04/2026.

(5) Pape François. Messe chrismale du Jeudi Saint, Basilique Saint-Pierre, 28/03/2013.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

019876